Anvers face à l’explosion du trafic de coke. Crim’HALT sur France Culture

13 Jan 2023 | Articles | 0 commentaires

Fabrice Rizzoli, président de l’association Crim’HALT et spécialiste des mafias était l’invité de l’émission « Cultures Monde », le magazine international de France Culture par Julie Gacon.

Ecouter le podcast

Pourquoi le trafic de drogues a-t-il explosé à Anvers ?

Fabrice Rizzoli : « La richesse du port d’Anvers, quand on étudie la géopolitique, c’est son hinterland, son arrière-pays. Il est situé au cœur économique de l’Europe, il accède à tous ces pays très riches, le Benelux, l’Allemagne, la France. Ce sont tous ces trains qui peuvent partir, qui peuvent alimenter d’autres ports, des ports fluviaux : Bruxelles, Liège et jusqu’à Duisbourg. Il y a toute cette continuité économique qui fait que le port d’Anvers a été ciblé au moment où il s’est agrandi il y a 15 ans, quand on a voulu y construire deux nouveaux terminaux et que le cœur très riche de l’Europe a pris le virage du commerce par container. Ensuite, vous avez la présence d’une criminalité professionnelle, on parle de mocro maffia, mais vous avez les mafias italiennes, les mafias albanaises et les clans qui ne sont pas des mafias étrangères, des clans des Pays-Bas qui sont extrêmement importants, avec un certain savoir-faire. Un autre indicateur qui fait qu’Anvers et Rotterdam ont connu une accélération des trafics est que les Pays-Bas et une province de Belgique sont devenus producteurs de drogues de synthèse il y a une dizaine, quinzaine d’années, augmentant donc les opportunités économiques et de trafic dans ce port. La cocaïne arrive mais l’ecstasy, elle, est produite aux Pays-Bas et en Belgique et repart dans l’autre sens. »

Comment les organisations mafieuses infiltrent le port ? Comment est-ce qu’elles établissent le contact avec les dockers qui pour certains, refusent d’être mêlés au trafic et pour d’autres, voient bien l’intérêt immédiat en espèces sonnantes et trébuchantes ?

Fabrice Rizzoli : « Vous avez la notion de complicité, c’est à dire que même si la macro mafia va être visible par la violence, des condamnations et des peines de prison très fortes pour le trafic, on oublie un peu vite que ces gens-là passent leur temps à blanchir et que leurs complices sont souvent belges et hollandais, y compris dans les Caraïbes hollandaises par exemple. 

Ensuite, on fait du renseignement criminel et on va d’abord savoir qui a le pouvoir, qui contrôle les marchandises, qui nomme les personnes pour faire le tour de 22h à 6h00 du matin quand je veux faire passer ma drogue et qu’on ferme les yeux. Je vais faire du renseignement sur des gens qui ont des besoins. On parle de salaires qui sont très faibles d’une manière générale, et donc les gens peuvent avoir des dettes de jeux, des problèmes de santé, peuvent avoir d’énormes problèmes de divorce. On peut être souvent surpris de la faiblesse des sommes corruptives, y compris dans la police française, 10 000€ ou 15 000€, ce qui n’est pas énorme par rapport au risque de perdre sa carrière, du bannissement social, etc… Cela dit, la mocro mafia est devenue très riche, il y a vraiment cette puissance corruptive des organisationnelles qui savent faire du renseignement, chercher le point faible.

Et enfin on parlait aussi de l’efficacité des contrôles. Depuis 2017 les saisies ont doublé dans le port d’Anvers. Il y a une prise de conscience de la part des autorités belges. Il y a du progrès, mais on sait aussi que ces dernières années, les trafiquants peuvent exporter beaucoup plus de cocaïne et sont prêts à prendre beaucoup plus de risque de la perdre qu’avant. Pourquoi ? Parce qu’il y a une surproduction de cocaïne dans les pays andins, donc ça aussi ça permet de comprendre à quel point ils sont riches s’ils sont prêts à perdre autant de marchandises. »

Un chien renifleur de drogue renifle des cartons de fruits lors d’un contrôle habituel de la douane dans un hangar d’une entreprise fruitière au port d’Anvers, Belgique, le 20/05/22 ©AFP – Valeria Mongelli

Des questions se posent sur la corruption des douaniers, puisque en février 2021, ont été déchiffrées des messageries Sky ECC ou EncroChat. Des millions de communications entre narcotrafiquants ont révélées la corruption d’agents de police, de gendarmes et de douaniers. Qu’est ce qu’on a appris de cette énorme opération ?

Fabrice Rizzoli : « C’était particulièrement intéressant parce qu’on a découvert des trafics, par exemple des assassinats commandités, c’est à dire que très clairement on a arrêté des tueurs à gages dont jusqu’ici, si on n’avait pas eu accès aux communications cryptées, on n’avait pas la preuve. Mais aussi toutes violences commanditées puisqu’on a mis fin à des salles de tortures en préparation ou parfois déjà activées dans des containers à Rotterdam par exemple. On a découvert des enquêtes de blanchiment dont on avait pu faire échec. C’est très compliqué de prouver le blanchiment au tribunal, il faut faire le lien entre l’infraction et le bien qui a été acheté et si tout ça a fait l’objet de plusieurs passages dans plusieurs pays des paradis fiscaux. C’est compliqué de faire la preuve du manquement dans tous les pays, en Belgique mais aussi en France, et donc là on a pu confronter les personnes qui disaient recevoir du cash et ainsi stopper quelques profils low profile de trafiquants. Du point de vue criminologique, ce sont des débouchés très intéressants. »

Quels sont les moyens de lutter contre la filière ?

Fabrice Rizzoli : « La Belgique a bien pris conscience ces dernières années de ce qui se passait à Anvers. On a récemment vu des propositions de loi, en particulier des propositions pour augmenter le nombre de douaniers, il y a un effort financier à faire évident parce qu’on baigne tous quand même dans le libéralisme, en théorie, toujours moins de fonctionnaires, toujours moins de contrôle, et on voit bien que cela ne fonctionne pas. Il y a surtout une augmentation du tonnage et du passage et pas d’augmentation de contrôle.

Et puis il n’y a pas que la saisie, il y a les enquêtes patrimoniales, les enquêtes de police judiciaire et il y a un énorme travail à faire sur les confiscations. Aujourd’hui, la confiscation demeure pénale en France, en Belgique. Il faut absolument passer à des confiscations sans condamnation pénale du propriétaire qui nous viennent d’Italie et qui sont demandées par la Commission européenne, il y a vraiment une progression à faire sur follow the money. S’attaquer beaucoup plus agressivement au patrimoine pour qu’une fois qu’on a saisi ces biens aux gangsters, donc, la villa du trafiquant, elle, puisse être redistribuée à la société civile comme on fait en Italie et désormais en France, et qui donne de véritables résultats sur le changement de mentalité, car tout ce qui est arrestation et confiscation doit rester du monopole de la force publique. Mais quel rôle on les citoyens face à un crime organisé qui les concerne avec des fusillades et des bombes grenades à Anvers ? Les citoyens doivent avoir un rôle, et l’unique rôle c’est de pouvoir mettre des associations dans des biens qu’on confisque et que les citoyens voient concrètement au quotidien qu’avant, ça appartenait aux gangsters, et que maintenant ça nous appartient à nous et là on pourra travailler sur la notion de complicité, de consensus social envers la grande criminalité. »

 

Du 22 au 30 août 2026 s’est déroulé le projet L.E.G.A.L. sur les terrains confisqués à la mafia de la coopérative Al Di Là Dei Sogni en Campanie, dans la ville de Sessa Aurunca. L’occasion pour Crim’halt d’y emmener Mohamed Benmeddour, médiateur dans les quartiers nord de Marseille et Yasmina Bel Hadj, chargée de mission prévention de la délinquance (entre autres casquettes toutes liées à la protection de la jeunesse) à la mairie de Marseille, tous deux envoyés sur les conseils de l’association Conscience, fondée par le désormais élu marseillais Amine Kessaci.

Le groupe du projet L.E.G.A.L. lors du premier soir à la coopérative. Autour d’un bon plat de pâtes, évidemment!
Crédit photo : Al Di Là Dei Sogni

L.E.G.A.L. c’est quoi?

L.E.G.A.L. pour Learning, Education & Good-practices for Active Legality – Apprentissage, éducation et bonnes pratiques pour une légalité active. Cette nouvelle formation Erasmus+ est destinée aux travailleurs en lien avec la jeunesse. La formation a réuni 20 personnes : dix-huit travailleurs de jeunesse et deux formateurs. Les participants étaient envoyés par six organisations partenaires, à raison de trois travailleurs de jeunesse par pays : Italie, France, Roumanie, Bulgarie, Serbie et Lituanie.

OBJECTIFS :

– Renforcer les compétences des travailleurs de jeunesse dans l’utilisation de l’éducation non formelle pour promouvoir la légalité, la citoyenneté active et la justice sociale.
– Fournir des outils pratiques pour travailler auprès de jeunes vulnérables et prévenir l’influence de la criminalité.
– Échanger des bonnes pratiques européennes en matière d’action sociale antimafia, – d’engagement communautaire et de réutilisation des biens confisqués.

Concernant notre participation à ce séjour sur la coopérative, en répondant à ce type d’appels à projet européens qui s’inscrivent dans le programme Erasmus +, le rôle de Crim’Halt est ici de faire la connexion entre la ville de Marseille et un des nombreux acteurs engagés en Italie dans la lutte anti mafia. Pour donner des idées à nos responsables locaux, et plus largement sensibiliser les citoyens dans le rôle qu’ils peuvent jouer pour faire reculer la violence causée par le crime organisé en France.

Le groupe du projet L.E.G.A.L. en atelier.
Crédit photo: Jolan Zaparty
Aux côtés de Gaetano, ex-camorriste incarcéré à de multiples reprises depuis ses 16 ans, condamné pour trafic de drogue international et devenu, au travers une fin de peine aménagée au sein de la coopérative, désormais l’un des piliers de Al Di Là Dei Sogni.
Crédit photo : Al Di La Dei Sogni
Durant une semaine, le groupe du projet L.E.G.A.L. a participé activement à la vie de la coopérative, travaillant notamment sur ses 17 hectares de terrains agricoles confisqués à la mafia.
Crédit photo : Jolan ZAPARTY

Un point sur la loi d’usage social des biens confisqués

Il faut aujourd’hui faire le point sur la loi d’usage social des biens confisqués en France : la loi d’avril 2024 permet désormais aux collectivités territoriales et aux associations de se voir attribuer des biens immobiliers saisis pour y mener des projets d’intérêt général ou de logement social. L’élargissement légal permet aux mairies et structures locales de solliciter l’AGRASC (Agence de gestion et de recouvrement des avoirs saisis et confisqués) pour réemployer ces actifs. Finalités sociales : transformation des biens en logements d’urgence, structures d’insertion ou centres pour l’économie sociale et solidaire.

La loi a donc étendu le pouvoir des collectivités qui peuvent désormais préempter ces biens. Mais le mécanisme est encore trop peu connu de leurs services, et trop peu utilisé. A Marseille, l’exemple de la maison d’un trafiquant de cocaïne confisquée aux Aygalades, dans le 14e arrondissement, et transformée en centre d’hébergement d’urgence en 2023 est désormais assez connu. Mais à quand de nouveaux projets? Rien que sur la ville de Marseille, Crim’HALT a déjà eu vent d’au moins trois biens confisqués par l’AGRASC qui pourraient être reaffectés socialement, y compris dans les beaux quartiers comme cet immeuble de haut standing situé sur la Corniche, confisqué à des escrocs de la taxe carbone européenne, mis en vente aux enchères pour 4,7 millions d’euros en septembre 2025, mais qui n’a pas trouvé preneur et reste donc aujourd’hui vide et inoccupé.

Vue aérienne du Carlton Palace sur la Corniche.
Crédit photo : Agorastore

En Campanie, dans le sud de l’Italie mais plus largement partout dans la botte, on compte déjà près d’un millier d’exemples de réussite de ces transformations d’un lieu anciennement criminel en un espace au service de la collectivité. A la coopérative Al Di Là Dei Sogni, Simmaco, à l’origine du projet, rappelle ce que dit le droit :

La loi italienne parle d’une réutilisation à des fins sociales ou productives. Dans le social, on peut tout imaginer : un foyer d’accueil pour mineurs en danger, un centre culturel, une résidence médicalisée pour personnes âgées, un centre d’urgence pour des personnes toxicodépendantes, un lieu dédié à des communautés éducatives, pour les personnes souffrant de handicap mental… Tout est possible. Pour les activités productives, c’est la même chose. Si l’on veut imaginer un atelier de fabrication de tables ou de chaussures, c’est possible. La seule condition est que 30% des personnes travaillant dans la nouvelle structure soient reconnues – par les services de santé ou les services sociaux – comme étant des personnes défavorisées.

Depuis que notre association participe à des séjours Erasmus + sur cette thématique, Crim’Halt en a fait la promotion auprès d’acteurs de l’économie sociale et solidaire, de journalistes, de magistrats… Sans oublier bien sûr les familles de victimes que nous avons emmené sur ces programmes de formation.

A Sessa Aurunca, la coopérative sociale qui nous a hébergé cette semaine est un modèle de partenariat réussi pour aider des publics vulnérables et faire reculer l’emprise criminelle sur un territoire. Celui-ci fait travailler main dans la main des travailleurs sociaux, d’anciens détenus passés par le parcours de coopérateur de justice, des personnes en situation de handicap, d’anciens toxicomanes, les autorités qui luttent contre le crime organisé en Italie…Sans oublier des acteurs du monde éducatif, la population locale et au delà.

Et la coopérative ne compte pas s’arrêter là. Dernier projet en date : la gestion d’un nouveau bien confisqué récupéré par Al Di Là Dei Sogni au mois d’août 2025. Baptisé Al Di Là Del Mare, il s’agit d’une villa cossue située en bord de mer, saisie puis confisquée à un homme d’affaires local véreux qui faisait du business avec la Camorra. L’équipe de la coopérative réfléchit encore à ce qu’elle pourra faire sur place, un restaurant solidaire, un studio de musique pourquoi pas… Une radio associative, pilotée par une ONG, s’est dors et déjà installée au sous-sol de la villa qui compte deux étages et de beaux espaces extérieurs, à 3 minutes à pied de la mer. C’est un peu comme si chez nous, une belle demeure de la Côte d’azur était confisquée à un criminel notoire pour être transformée en centre culturel et social. Ça fait rêver non?

Al Di La Del Mare.
Crédit photo : Jolan Zaparty
Sur la terrasse du nouveau bien confisqué. Simmaco (2ème à g.), fondateur de la coopérative, nous a raconté l’histoire du bien.
Crédit photo : Jolan Zaparty
L’emplacement de la future radio associative.
Crédit photo : Jolan Zaparty

En résumé, pour lutter efficacement contre le crime organisé, il faut aussi des citoyens organisés. Les réseaux criminels se nourrissant des failles de l’État social, s’infiltrant là où l’action des pouvoirs publics se délite, ou les liens entre citoyens d’une même communauté s’affaiblissent. En faisant travailler ensemble une justice indépendante et des élus volontaires, des acteurs de terrain chevronnés et des habitants éclairés, opposons-lui donc une résistance collective.

Lors de notre retour du séjour organisé dans le cadre du projet L.E.G.A.L., la délégation française a pu défendre l’intérêt de tels projets auprès de l’élu Amine Kessaci, déjà fin connaisseur du modèle Italien. Gageons que ces nouveaux retours d’expérience et de terrains lui permettront à lui et à son équipe de monter de nouveaux projets pour faire avancer le modèle de l’usage social des biens confisqués à Marseille.

Retour d’expériences auprès de l’élu marseillais Amine Kessaci.
Crédit photo : Ville de Marseille

Nos derniers podcasts

Vidéos

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Derniers articles