L’Europe de l’engagement contre la criminalité organisée
L’Europe de la justice sociale ne s’écrit pas seulement dans les rapports normatifs des institutions bruxelloises. Elle se cultive, littéralement, sur des hectares repris à la mafia, là où des coopératives plantent des oliviers quand régnaient hier les incendies criminels.
Du 21 au 26 mai 2026, dix-neuf citoyens français et belges ont pris la route de Polistena, Rosarno, Palizzi, Gioia Tauro et Reggio de Calabre. Parmi eux, des magistrats, des gendarmes, des journalistes, des chercheurs, des éditrices, des étudiants, ainsi que des mères et des sœurs de victimes du narcotrafic. Dans le cadre du programme Erasmus+, Crim’HALT organisait là son 12ᵉ voyage d’observation de terrain depuis 2019, consacré aux deux jambes de son plaidoyer, l’usage social des biens confisqués et la défense de la mémoire des victimes innocentes du crime organisé. Quatre jours durant, les participants ont échangé avec les acteurs de l’antimafia sociale calabraise. La coopérative Valle Del Marro Libera Terra, la coopérative agricole Terre Grecaniche, le consortium Macramè, l’ANPI, le consortium GOEL, un chef étoilé qui a dit non au racket et un ancien boss de la ‘Ndrangheta devenu collaborateur de justice les ont reçus tour à tour.
Le choix de la Calabre du Sud pour cette édition 2026 n’est pas anodin. Après Naples, Palerme, Casal di Principe et Turin, il s’agissait cette fois de remonter à la source. La plaine de Gioia Tauro est le berceau de la ‘Ndrangheta, l’organisation criminelle la plus puissante d’Europe, celle qui contrôle une part majeure de la cocaïne qui inonde le continent et qui alimente, jusqu’aux cités de Marseille, une économie de la mort. Comprendre le crime là où il est né, mais surtout observer la résistance là où elle est la plus difficile, tel est le sens de cette immersion. Si le crime est transnational, la réponse citoyenne doit l’être tout autant.
Ce journal de bord retrace quatre jours de rencontres et d’analyse, marquant le passage de l’expérience de terrain italienne à une exigence législative française.
Journal de bord
Jour 1. Comprendre le berceau
La mise en situation est immédiate. À peine descendus de l’avion, notre minibus longe l’immense complexe portuaire de Gioia Tauro. Premier atelier d’autoformation, animé par Brunhilde Delhommeau, éditrice et spécialiste du crime organisé. La ‘Ndrangheta est vraiment née ici, avec ses familles historiques, les Piromalli, les Molè, les Pesce, alliées entre elles par des mariages qui verrouillent le territoire.
L’histoire est édifiante. Dans les années 1970, l’État italien tente de développer une région très pauvre en y implantant un centre sidérurgique et un port en eaux profondes. Les familles mafieuses, jusque-là agricoles, se déclarent « entrepreneurs » et raflent les marchés du ciment, du transport, des containers et de l’acheminement. Le grand projet public a fabriqué une bourgeoisie mafieuse. Et le port, ouvert sur la Méditerranée, est devenu la porte d’entrée de la cocaïne sud-américaine en Europe, sans intermédiaire. Aujourd’hui, ce n’est plus la violence qui prime, c’est l’infiltration. Les revenus du trafic permettent de corrompre douaniers et dockers, et le gigantisme du site rend les contrôles de containers quasi inexistants.
Mais le centre-ville de Gioia Tauro raconte aussi autre chose. Dans un rayon de moins de 500 mètres, nous décomptons six immeubles confisqués et réaffectés. On y trouve la caserne des carabiniers, la Guardia di Finanza, le commissariat de la police nationale, le siège de la police municipale, l’antenne de la Croix-Rouge italienne et un centre anti-violence. Sans oublier l’église paroissiale San Gaetano Catanoso, bâtie sur un terrain confisqué à la famille Molè. Première leçon. En Italie, le bien confisqué n’est pas un dossier administratif, c’est un message adressé à la population.
Jour 2. Polistena, ou la preuve par la terre
Cap sur Polistena, cité connue comme un fief antimafia au cœur d’une région encore sous emprise. Nous y sommes logés dans un bien confisqué au clan Longo-Versace, transformé en auberge de jeunesse par la coopérative Valle Del Marro. L’immeuble, autrefois plus haut que toutes les maisons alentour pour exposer la puissance du clan, abrite aujourd’hui le centre polyvalent Père Pino Puglisi, du nom du prêtre assassiné par Cosa Nostra en 1993, un centre de prévention pour la jeunesse et l’ONG Emergency. Là où les Versace interdisaient aux enfants de jouer devant le bâtiment, la mairie a créé un parc avec terrains de basket et de tennis. Tout devient message.
Domenico Fazzari, président et cofondateur de la coopérative, pose d’emblée les fondamentaux. « La répression est nécessaire mais pas suffisante. La mafia a deux pouvoirs, l’argent pour investir et corrompre, et le silence de la population, obtenu par la peur. » Et de rappeler ce proverbe local glaçant, « Occupe-toi de tes affaires et tu vivras 100 ans ». Sa réponse tient en trois mots, « Ouvrez les yeux ».
L’après-midi, Antonio Di Napoli, cofondateur, nous emmène dans l’oliveraie. Devant un olivier de deux cents ans qui a survécu aux incendies criminels, il explique pourquoi ce terrain a été attaqué cinq fois, dont un incendie qui a détruit 800 plants. C’était le premier bien confisqué de Calabre attribué à une coopérative, sur des terres réputées « intouchables ». La confiscation n’est pas une perte financière pour la mafia, elle est une blessure d’ego, parce qu’elle atteint son patrimoine immatériel, le consensus social. « La richesse économique se reconstitue vite, pas le capital social. » La coopérative a fini par obtenir la mise en procès du boss local, Saro Mammoliti, et s’est constituée partie civile, alors que l’usage voulait que seules les communes le fassent.
Les intimidations, elles, n’ont pas cessé. Lors de la visite d’un dirigeant de chaîne de supermarchés venu négocier l’achat des clémentines, un homme s’est approché et lui a glissé ces mots, « Faites attention, il y a des chasseurs. Et ici, les chasseurs tirent à hauteur d’homme. »
La journée s’achève à l’ANPI de Polistena, l’association nationale des partisans d’Italie, installée elle aussi dans un immeuble confisqué. Francesco Mammola nous accueille dans ce centre culturel et éducatif participatif dédié à Teresa Talotta-Gullace, figure de la Résistance. Antifascisme et antimafia mènent le même combat de mémoire, et deux nouveaux centres de documentation ouvriront bientôt sur place.
Jour 3. Le goût de la légalité
Le samedi 23 mai est une date lourde, celle de l’anniversaire de l’attentat contre le juge Giovanni Falcone, en 1992. Nous organisons un atelier de partage pour citer toutes les victimes de cette exécution, son épouse la magistrate Francesca Morvillo et les trois policiers de son escorte, Vito Schifani, Rocco Dicillo et Antonio Montinaro. Et pour sortir de l’ombre un magistrat calabrais méconnu en France, Antonino Scopelliti, abattu le 9 août 1991, un an avant Falcone, alors qu’il rentrait de la plage dans sa Calabre natale.
Le matin, montée escarpée jusqu’aux vignes en restanques de la coopérative Terre Grecaniche, à Palizzi, plongeant vers la mer. Salvatore Orlando commence l’atelier par… un tracteur Fiat de 1982. L’anecdote dit tout. La coopérative avait investi plus de 100 000 euros dans du matériel neuf, stocké dans un conteneur au milieu des oliviers. Tout a été volé, gasoil compris. Travailler avec ce vieux tracteur, c’est montrer que les attaques n’ont pas de prise, et qu’on peut faire beaucoup avec peu.
À Reggio de Calabre, le consortium Macramè nous ouvre les portes d’un immeuble confisqué. Giulia Melissari, ex-avocate devenue salariée, décrit deux axes de travail. L’éducation d’abord, avec des ateliers cinéma et des podcasts destinés à éviter que les adolescents ne basculent dans le narcotrafic, puis le médico-social. Au rez-de-chaussée, un atelier de couture permet à des femmes en grande précarité de produire des pièces vendues à la boutique écosolidaire du consortium. Un membre du groupe lui demande si elle a peur. Elle répond que non. Son visage est connu de tous ici, et cette notoriété est une protection.
Déjeuner chez Filippo Cogliandro, chef étoilé de L’A Gourmet L’Accademia. À Reggio, 80 % des commerçants paieraient le pizzo. Lui a dit non, publiquement, et l’a payé cher avant de devenir un exemple pour toute une génération de Calabrais. Menu gastronomique conçu pour notre groupe, accueil en français par un jeune maître d’hôtel sénégalais. Le goût de la légalité, au sens propre.
L’après-midi, visite du Palazzo della Cultura, où sont exposés une centaine de tableaux de maîtres, dont deux Dalí et des dessins de Picasso, confisqués au mafieux Gioacchino Campolo, surnommé le « roi des machines à poker ». Un détail nous concerne directement. Parmi ses biens saisis figurait un appartement rue Saint-Honoré à Paris, devenu le premier bien affecté socialement en France et confié à une association d’aide aux femmes victimes de traite et de violences.
À Reggio de Calabre, le consortium Macramè nous ouvre les portes d’un immeuble confisqué. Giulia Melissari, ex-avocate devenue salariée, décrit deux axes de travail. L’éducation d’abord, avec des ateliers cinéma et des podcasts destinés à éviter que les adolescents ne basculent dans le narcotrafic, puis le médico-social. Au rez-de-chaussée, un atelier de couture permet à des femmes en grande précarité de produire des pièces vendues à la boutique écosolidaire du consortium. Un membre du groupe lui demande si elle a peur. Elle répond que non. Son visage est connu de tous ici, et cette notoriété est une protection.
Déjeuner chez Filippo Cogliandro, chef étoilé de L’A Gourmet L’Accademia. À Reggio, 80 % des commerçants paieraient le pizzo. Lui a dit non, publiquement, et l’a payé cher avant de devenir un exemple pour toute une génération de Calabrais. Menu gastronomique conçu pour notre groupe, accueil en français par un jeune maître d’hôtel sénégalais. Le goût de la légalité, au sens propre.
L’après-midi, visite du Palazzo della Cultura, où sont exposés une centaine de tableaux de maîtres, dont deux Dalí et des dessins de Picasso, confisqués au mafieux Gioacchino Campolo, surnommé le « roi des machines à poker ». Un détail nous concerne directement. Parmi ses biens saisis figurait un appartement rue Saint-Honoré à Paris, devenu le premier bien affecté socialement en France et confié à une association d’aide aux femmes victimes de traite et de violences.
Jour 4. La mémoire comme fondement du droit
Sous les arbres, un atelier de deux heures trente avec Luigi Bonaventura, ancien chef militaire d’un clan de Crotone devenu pentito en 2006. Son témoignage, donné devant des mères et des sœurs de victimes françaises, est d’une intensité rare. « Personne ne devrait naître dans ce contexte-là. Naître là, empêche de rêver. Quand j’étais petit, mes rêves, c’était de tuer des gens. » Vingt ans de collaboration avec la justice ont produit plus de 400 arrestations, un milliard et demi d’euros saisis et des dizaines de changements d’identité. Reste cette phrase, qui dit tout l’enjeu du statut de collaborateur de justice que Crim’HALT défend en France. « Quand j’ai décidé de collaborer, j’étais libre. Je n’étais pas en état d’arrestation. C’est un choix que j’ai fait pour montrer à mes enfants qu’il y avait d’autres possibilités. »
Étape ensuite devant la grille de l’ancien terrain de Maria Chindamo, entrepreneure agricole enlevée le 6 mai 2016 et effacée selon la méthode de la lupara bianca, cette mort blanche qui ne laisse aucun corps. Elle avait 42 ans. Elle a été tuée parce qu’elle était une femme libre sur une terre mafieuse. Sa terre est aujourd’hui cultivée par la coopérative GOEL, et son frère Vincenzo y travaille.
Le moment le plus fort du séjour est né de l’altérité. Ouassila Benhamdi-Kessaci, mère de Brahim assassiné en 2021 et de Mehdi assassiné en novembre 2025, et Maria Moatamid, sœur de Kawtar tuée à 17 ans en 2021, ont témoigné devant Matteo Russo, frère d’un jeune homme assassiné par la mafia calabraise en 1994. Même douleur, mêmes silences institutionnels, même bataille pour la vérité, à trente ans et mille kilomètres d’écart. Quand une victime rencontre une autre victime, elle comprend immédiatement qu’elle n’est plus seule, et que rien de tout cela n’est une fatalité.
La journée se clôt par un atelier théâtre proposé par Antonio Di Napoli, autour de textes de Pier Paolo Pasolini, assassiné il y a cinquante ans. « Je ne suis pas mort parce que la vérité ne meurt pas avec un homme. »
Ce que la France doit en retenir
Le contraste reste cinglant. En Italie, la loi Rognoni–La Torre de 1982 a créé le délit d’association mafieuse et la confiscation des biens des clans, et la loi 109/96, arrachée par un million de signatures rassemblées par Libera, en a permis l’usage social. Des milliers de biens sont aujourd’hui réutilisés. Le dispositif français, lui, existe depuis peu. La loi Warsmann du 24 juin 2024 et son décret d’application de novembre 2025 rendent enfin possible l’affectation sociale au profit des collectivités territoriales.
Mais le chemin est long. Un atelier d’autoformation animé dans le bus par David Gonçalves, doctorant en droit pénal en poste auprès de l’AGRASC, a mis les écueils sur la table. La moitié du parc immobilier affecté socialement est vide ou à l’abandon, faute de structures capables d’assumer travaux et mises aux normes. Les appels à manifestation d’intérêt restent méconnus des acteurs sociaux. Enfin, les créanciers, les dettes fiscales et les indemnisations poussent à la vente plutôt qu’à l’affectation.
Les participants rentrent avec une certitude. La France doit cesser de traiter le crime organisé par le seul prisme sécuritaire. L’usage social des biens confisqués n’est pas une mesure de gestion patrimoniale, c’est un combat culturel. Comme le résume Antonio Di Napoli, la mafia marche sur deux jambes, le pouvoir économique et le consentement de la population. La confiscation fragilise la première, l’affectation sociale brise la seconde en montrant que les biens reviennent à la communauté.
Pour la suite, le plaidoyer de Crim’HALT se concentrera sur trois axes. Obtenir que 10 % des biens confisqués soient affectés socialement. Ouvrir le dispositif aux ESUS, aux SCIC et aux métropoles, avec une coopération structurée entre l’AGRASC, l’ESS et les collectivités. Rendre hommage aux victimes non impliquées du crime organisé en apposant leur nom sur certains biens, comme le font en Italie les coopératives, les associations et les mairies.
Remerciements
Nous remercions chaleureusement Domenico Fazzari et Antonio Di Napoli (coopérative Valle Del Marro Libera Terra), Salvatore Orlando et Andrea (coopérative Terre Grecaniche), Giulia Melissari (consortium Macramè), Francesco Mammola (ANPI Polistena), le consortium GOEL, le chef Filippo Cogliandro, Luigi Bonaventura et sa famille, ainsi que Matteo Russo. Notre gratitude va enfin à Ouassila Benhamdi-Kessaci et Maria Moatamid, dont la parole a donné à ce voyage toute sa gravité et toute sa force, et au programme Erasmus+ de l’Union européenne, sans lequel rien de tout cela ne serait possible.
« La mafia fait peur, la peur fait la mafia. Si on brise ce cercle vicieux, on atteint un des moteurs cruciaux de son emprise. »
Banderole affichée à l’entrée du siège de la coopérative Valle Del Marro









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