Discussion entre Amine Kessaci et Franco La Torre lors d’un échange organisé par Crim’HALT

23 Jan 2026 | Articles | 0 commentaires

Le 5 décembre 2025, Crim’HALT organisait une soirée de soutien et d’échange réunissant une quarantaine de personnes. À cette occasion, deux figures marquantes de la lutte contre le crime organisé étaient présentes. Franco La Torre est venu d’Italie pour l’occasion. Amine quant à lui était accompagné de deux policiers pour assurer sa protection face aux menaces de la DZ mafia.

Ce dîner profondément symbolique avait pour objectif de soutenir Amine Kessaci, dont les frères Brahim et Mehdi ont été assassinés le 20 décembre 2020 et 13 novembre 2025. Crim’halt tenait à ce qu’Amine ne se sente ni isolé ni abandonné, mais entouré, accompagné, et soutenu dans son deuil. 

Quand la parole des victimes brise la solitude

Pour Crim’HALT, mettre en relation les proches de victimes est essentiel pour rompre l’isolement, favoriser l’entraide et redonner une place à la parole de ceux qui restent. 

Ce dîner a été le lieu d’une rencontre rare et émouvante entre parents de victimes innocentes du crime organisé. Franco La Torre, fils du député sicilien assassiné en 1982, Amine Kessaci mais aussi Hassna Arabi, cousine de Socayna, tuée le 10 septembre 2023 par une balle perdue à Marseille alors qu’elle étudiait dans sa chambre nous ont fait l’honneur de leur présence. Hassna était accompagnée de sa fille de six ans, avec qui elle désirait partager sa manière d’affronter le deuil.

Le débat autour de la notion de « victime innocente »

L’un des thèmes centraux abordés lors de ce dîner fut celui de la notion de « victime innocente », une expression venue d’Italie qui fait l’objet de nombreux échanges de points de vue

Amine Kessaci a exprimé un malaise face à ce terme car selon lui lorsque l’on enlève le mot innocente, il ne reste que victime, un mot que beaucoup associent implicitement à la culpabilité. Cette perception a notamment entouré le décès de son frère Brahim, souvent interprété à travers une mise en cause des parents, accusés à tort d’irresponsabilité, alors même que leur mère avait tout fait pour éloigner son fils du trafic de drogue. Des arguments qu’il développe dans son lire : Marseille, essuie tes larmes. 

Dans la salle, ce rejet du terme faisait parfois écho alors que Franco La Torre proposait une lecture différente :

« Cela arrange beaucoup de monde qu’il n’y ait pas de distinction entre les victimes. » Pour les responsables politiques, il est facile de venir présenter ses condoléances aux parents de victimes et ne rien faire par la suite. En mettant les victimes sur le même point, on relance le “ après tout, si le juge a été assassiné… c’est qu’il devait avoir quelque chose…” 

A contrario, la notion de victime innocente permet de rassembler, de créer une communauté de soutien, mais aussi d’ouvrir l’accès à des droits reconnus. Son propre parcours en est l’illustration. Son père, Pio La Torre, assassiné le 30 avril 1982 alors qu’il était député, a été au cœur d’une prise de conscience nationale en Italie. Trois mois après sa mort, des lois majeures furent adoptées, notamment le délit d’association mafieuse et la confiscation des biens mal acquis. 

Franco La Torre incarne ainsi ce que l’on appelle communément un parent de victime et défend ce statut comme un moyen de commémorer la mémoire des disparus, sans jamais oublier ceux qui ont été tués.

Le 21 mars : le jour de la renaissance

Depuis 1996, le cartel associatif italien Libera a choisi le 21 mars comme Journée nationale de la mémoire des victimes innocentes de la mafia. Chaque année, les noms des mille victimes assassinées au cours du siècle sont lus publiquement, un geste destiné à rappeler que ces morts ne doivent jamais tomber dans l’oubli.

Lire aussi : 21 mars : journée en mémoire des victimes innocentes du crimé organisé

« Non, je ne me tairai pas. Je dirai et répéterai que mon frère Mehdi est mort pour rien. »

Pour Amine, cette idée est essentielle. Contrairement à une vision parfois portée par d’autres, il refuse de voir dans ces crimes des « avertissements ». Il conserve une grande dignité, mais se dit profondément accablé par la culpabilité, allant jusqu’à penser qu’il est responsable de la mort de son frère. Le sentiment d’être reconnu comme “victime innocente” ne parvient pas, pour l’instant, à apaiser cette douleur.

Les mots de la fin de Fabrice Rizzoli

Présent lors de ce dîner, Fabrice Rizzoli s’est voulu résolument optimiste, tout en restant lucide  :

« On peut réduire le nombre de victimes innocentes et d’assassinats si on tape fort sur les trafiquants. Lorsqu’ils sont réellement menacés, ils font d’autres arbitrages, ils partagent davantage, acceptent la concurrence. C’est ce qui s’est passé en Italie. Aujourd’hui, la mafia ne tue plus autant qu’ avant. »

Ressources sur la défense des victimes du crime organisé

Du 22 au 30 août 2026 s’est déroulé le projet L.E.G.A.L. sur les terrains confisqués à la mafia de la coopérative Al Di Là Dei Sogni en Campanie, dans la ville de Sessa Aurunca. L’occasion pour Crim’halt d’y emmener Mohamed Benmeddour, médiateur dans les quartiers nord de Marseille et Yasmina Bel Hadj, chargée de mission prévention de la délinquance (entre autres casquettes toutes liées à la protection de la jeunesse) à la mairie de Marseille, tous deux envoyés sur les conseils de l’association Conscience, fondée par le désormais élu marseillais Amine Kessaci.

Le groupe du projet L.E.G.A.L. lors du premier soir à la coopérative. Autour d’un bon plat de pâtes, évidemment!
Crédit photo : Al Di Là Dei Sogni

L.E.G.A.L. c’est quoi?

L.E.G.A.L. pour Learning, Education & Good-practices for Active Legality – Apprentissage, éducation et bonnes pratiques pour une légalité active. Cette nouvelle formation Erasmus+ est destinée aux travailleurs en lien avec la jeunesse. La formation a réuni 20 personnes : dix-huit travailleurs de jeunesse et deux formateurs. Les participants étaient envoyés par six organisations partenaires, à raison de trois travailleurs de jeunesse par pays : Italie, France, Roumanie, Bulgarie, Serbie et Lituanie.

OBJECTIFS :

– Renforcer les compétences des travailleurs de jeunesse dans l’utilisation de l’éducation non formelle pour promouvoir la légalité, la citoyenneté active et la justice sociale.
– Fournir des outils pratiques pour travailler auprès de jeunes vulnérables et prévenir l’influence de la criminalité.
– Échanger des bonnes pratiques européennes en matière d’action sociale antimafia, – d’engagement communautaire et de réutilisation des biens confisqués.

Concernant notre participation à ce séjour sur la coopérative, en répondant à ce type d’appels à projet européens qui s’inscrivent dans le programme Erasmus +, le rôle de Crim’Halt est ici de faire la connexion entre la ville de Marseille et un des nombreux acteurs engagés en Italie dans la lutte anti mafia. Pour donner des idées à nos responsables locaux, et plus largement sensibiliser les citoyens dans le rôle qu’ils peuvent jouer pour faire reculer la violence causée par le crime organisé en France.

Le groupe du projet L.E.G.A.L. en atelier.
Crédit photo: Jolan Zaparty
Aux côtés de Gaetano, ex-camorriste incarcéré à de multiples reprises depuis ses 16 ans, condamné pour trafic de drogue international et devenu, au travers une fin de peine aménagée au sein de la coopérative, désormais l’un des piliers de Al Di Là Dei Sogni.
Crédit photo : Al Di La Dei Sogni
Durant une semaine, le groupe du projet L.E.G.A.L. a participé activement à la vie de la coopérative, travaillant notamment sur ses 17 hectares de terrains agricoles confisqués à la mafia.
Crédit photo : Jolan ZAPARTY

Un point sur la loi d’usage social des biens confisqués

Il faut aujourd’hui faire le point sur la loi d’usage social des biens confisqués en France : la loi d’avril 2024 permet désormais aux collectivités territoriales et aux associations de se voir attribuer des biens immobiliers saisis pour y mener des projets d’intérêt général ou de logement social. L’élargissement légal permet aux mairies et structures locales de solliciter l’AGRASC (Agence de gestion et de recouvrement des avoirs saisis et confisqués) pour réemployer ces actifs. Finalités sociales : transformation des biens en logements d’urgence, structures d’insertion ou centres pour l’économie sociale et solidaire.

La loi a donc étendu le pouvoir des collectivités qui peuvent désormais préempter ces biens. Mais le mécanisme est encore trop peu connu de leurs services, et trop peu utilisé. A Marseille, l’exemple de la maison d’un trafiquant de cocaïne confisquée aux Aygalades, dans le 14e arrondissement, et transformée en centre d’hébergement d’urgence en 2023 est désormais assez connu. Mais à quand de nouveaux projets? Rien que sur la ville de Marseille, Crim’HALT a déjà eu vent d’au moins trois biens confisqués par l’AGRASC qui pourraient être reaffectés socialement, y compris dans les beaux quartiers comme cet immeuble de haut standing situé sur la Corniche, confisqué à des escrocs de la taxe carbone européenne, mis en vente aux enchères pour 4,7 millions d’euros en septembre 2025, mais qui n’a pas trouvé preneur et reste donc aujourd’hui vide et inoccupé.

Vue aérienne du Carlton Palace sur la Corniche.
Crédit photo : Agorastore

En Campanie, dans le sud de l’Italie mais plus largement partout dans la botte, on compte déjà près d’un millier d’exemples de réussite de ces transformations d’un lieu anciennement criminel en un espace au service de la collectivité. A la coopérative Al Di Là Dei Sogni, Simmaco, à l’origine du projet, rappelle ce que dit le droit :

La loi italienne parle d’une réutilisation à des fins sociales ou productives. Dans le social, on peut tout imaginer : un foyer d’accueil pour mineurs en danger, un centre culturel, une résidence médicalisée pour personnes âgées, un centre d’urgence pour des personnes toxicodépendantes, un lieu dédié à des communautés éducatives, pour les personnes souffrant de handicap mental… Tout est possible. Pour les activités productives, c’est la même chose. Si l’on veut imaginer un atelier de fabrication de tables ou de chaussures, c’est possible. La seule condition est que 30% des personnes travaillant dans la nouvelle structure soient reconnues – par les services de santé ou les services sociaux – comme étant des personnes défavorisées.

Depuis que notre association participe à des séjours Erasmus + sur cette thématique, Crim’Halt en a fait la promotion auprès d’acteurs de l’économie sociale et solidaire, de journalistes, de magistrats… Sans oublier bien sûr les familles de victimes que nous avons emmené sur ces programmes de formation.

A Sessa Aurunca, la coopérative sociale qui nous a hébergé cette semaine est un modèle de partenariat réussi pour aider des publics vulnérables et faire reculer l’emprise criminelle sur un territoire. Celui-ci fait travailler main dans la main des travailleurs sociaux, d’anciens détenus passés par le parcours de coopérateur de justice, des personnes en situation de handicap, d’anciens toxicomanes, les autorités qui luttent contre le crime organisé en Italie…Sans oublier des acteurs du monde éducatif, la population locale et au delà.

Et la coopérative ne compte pas s’arrêter là. Dernier projet en date : la gestion d’un nouveau bien confisqué récupéré par Al Di Là Dei Sogni au mois d’août 2025. Baptisé Al Di Là Del Mare, il s’agit d’une villa cossue située en bord de mer, saisie puis confisquée à un homme d’affaires local véreux qui faisait du business avec la Camorra. L’équipe de la coopérative réfléchit encore à ce qu’elle pourra faire sur place, un restaurant solidaire, un studio de musique pourquoi pas… Une radio associative, pilotée par une ONG, s’est dors et déjà installée au sous-sol de la villa qui compte deux étages et de beaux espaces extérieurs, à 3 minutes à pied de la mer. C’est un peu comme si chez nous, une belle demeure de la Côte d’azur était confisquée à un criminel notoire pour être transformée en centre culturel et social. Ça fait rêver non?

Al Di La Del Mare.
Crédit photo : Jolan Zaparty
Sur la terrasse du nouveau bien confisqué. Simmaco (2ème à g.), fondateur de la coopérative, nous a raconté l’histoire du bien.
Crédit photo : Jolan Zaparty
L’emplacement de la future radio associative.
Crédit photo : Jolan Zaparty

En résumé, pour lutter efficacement contre le crime organisé, il faut aussi des citoyens organisés. Les réseaux criminels se nourrissant des failles de l’État social, s’infiltrant là où l’action des pouvoirs publics se délite, ou les liens entre citoyens d’une même communauté s’affaiblissent. En faisant travailler ensemble une justice indépendante et des élus volontaires, des acteurs de terrain chevronnés et des habitants éclairés, opposons-lui donc une résistance collective.

Lors de notre retour du séjour organisé dans le cadre du projet L.E.G.A.L., la délégation française a pu défendre l’intérêt de tels projets auprès de l’élu Amine Kessaci, déjà fin connaisseur du modèle Italien. Gageons que ces nouveaux retours d’expérience et de terrains lui permettront à lui et à son équipe de monter de nouveaux projets pour faire avancer le modèle de l’usage social des biens confisqués à Marseille.

Retour d’expériences auprès de l’élu marseillais Amine Kessaci.
Crédit photo : Ville de Marseille

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