« “En France, il existe un vrai déni sur la mafia”, rencontre avec Sergio Nazzaro auteur et journaliste italien »

31 Mai 2026 | Articles | 0 commentaires

Mercredi 6 mai 2026, Crim’HALT recevait, en partenariat avec HEIP-Paris (Hautes Études Internationales et Politiques), Sergio Nazzaro, écrivain, journaliste et reporter italien, pour une entrevue, suivie d’une conférence et d’un moment d’échange, dans une atmosphère studieuse et conviviale.

Sergio Nazzaro, avec précision et passion, s’est livré à une analyse des enjeux contemporains du crime organisé en Italie. Ont été abordées les questions de l’impact économique de la mafia calabraise, des trafics et de la traite humaine spécifiques à la mafia nigériane fortement implantée en Campanie, ainsi que des techniques de blanchiment.

Racket, corruption institutionnelle, gestion des déchets, jeux d’argent, mais aussi immixtion dans l’économie légale : tous les domaines d’activité de la mafia furent décodés et décryptés.

Les questions du public ont permis un regard croisé avec la situation française.L’expert a aussi souligné l’impact de Crim’HALT et la qualité de ses plaidoyers pour faire avancer « l’antimafia sociale », c’est-à-dire la lutte citoyenne en France.

Le crime organisé contemporain, entre mutation et extension, se trouve désormais face à une résistance citoyenne et démocratique, et est parfois entravé par une lutte pragmatique que mène la société : c’est l’antimafia sociale. Éducation, prévention et compréhension des mécanismes sont nécessaires pour ne pas laisser la mafia établir son maillage.

David Gonçalves et Sergio Nazzaro, photo par Benjamin PÂRIS ( https://www.jibenpics.com/ )

C’est ainsi que Sergio apporte, à sa manière, celle d’un expert, un travail d’explication, et surtout un travail de déconstruction de l’image de la mafia, de démystification des mécanismes et des logiciels mafieux.

Ajoutons que Sergio Nazzaro est avant tout un homme de terrain, engagé dans la cité et dans l’économie sociale et solidaire. Il a cofondé la coopérative Al di là dei Sogni, installée sur un bien confisqué, là même où l’équipe de Crim’HALT l’a rencontré pour la première fois.

Son expertise de consultant auprès d’Europol, de l’ONUDC (Office des Nations unies contre la drogue et le crime), ainsi qu’au sein du département d’État américain, de même que celle de Crim’HALT, offraient à cette soirée une dimension institutionnelle, mais résolument proche du terrain, ancrée dans le quotidien.

Interview de Sergio Nazzaro, réalisée par Nathan Rosset :


Monsieur Nazzaro, pourquoi avoir accepté l’invitation de Crim’HALT, ce soir ?

Crim’HALT a été pionnière dans la lutte contre le crime organisé en France, lutte qui prend toute son acuité avec l’actualité à Marseille et en Belgique par exemple, ou encore avec les exemples de blanchiment des mafias italienne  sur la côte d’azur ou ailleurs en France. CH n’a pas simplement joué un rôle de lanceur d’alerte, mais a aussi permis de comprendre les phénomènes criminels dans toute leur complexité. 

Par la suite le plaidoyer de Crim’HALT a permis l’entrée en vigueur de lois novatrices pour la France. Indéniablement, tout ce travail a un impact social.


Vous êtes très connu en Italie, par le grand public, reconnu par vos confrères italiens, mais malheureusement moins en France, où les questions de criminalité organisée sont majeures. Qu’est-ce qui explique, selon vous, que les enquêtes d’envergure que vous avez menées ne soient pas traduites et publiées en France ?

La question mérite réflexion car j’ai pu travailler avec des enquêteurs  allemands, français et belges, et je suis heureux du travail d’enquête transnational qu’ils ont mené en particulier contre le trafic d’êtres humains sur lequel j’ai énormément travaillé. Je ne pense pas que le public se désintéresse de ces questions en France, au contraire, mais nous devons aussi faire face à un agenda politique particulier et une capacité de divulgation des phénomènes criminels complexes par la presse qui n’est pas toujours évident. 


Vous avez signé de nombreux livres. Vous avez aussi été l’auteur d’un documentaire, intitulé Black Mafia, qui parle de la mafia nigériane. Cette mafia est-elle aussi présente en France ?

Pour répondre à cette question et afin de faire correspondre nos enquêtes de terrain italiennes à ce qui se passe ailleurs en Europe, nous devons d’abord faire correspondre nos codes pénaux. Existe t il dans le code pénal français un délit d’association mafieuse comme il existe en Italie ? J’ai répondu la même chose à vos collègues allemands lorsqu’ils m’ont demandé s’il existait une mafia nigériane outre Rhin. Avez vous un délit d’association mafieuse dans votre code pénal ? Non. Donc il ne peut pas y avoir de mafia. Pourtant, les mêmes phénomènes existent car aucun phénomène criminel est confiné à un territoire d’autant plus lorsqu’il s’agit de mafia. La transnationalité est d’ailleurs si je puis dire LA clé de lecture du phénomène mafieux. Alors que nos services de police mettent du temps à s’organsier au niveau international, les mafias elles ne font pas de différence de nationalité, de religion, de couleur de peau ou d’idéologie. Ils n’ont qu’un seul objectif : gagner un maximum d’argent. Et pour atteindre ce but, ils sont très organisés et travaillent  sérieusement. 


Vous le soulignez : il y a, semble-t-il, en France, une réticence à parler ou à appréhender la notion de mafia. Contrairement à l’Italie. Comment l’expliquez-vous ?

C’est simple : Admettre l’existence de la mafia sur son territoire est perçu comme un échec, une honte, pour un pays.

L’Italie est le pays de la mafia, mais l’Italie est aussi le pays de « l’antimafia” qui s’est construite par strates et couches successives au fil des décennies. Nous avons un système préventif important notamment au niveau des forces de l’ordre qui font par exemple que si j’ouvre 10 sociétés simultanément en Italie, un signal d’alarme sera lancé. Ce qui n’est pas forcément le cas en France ou ailleurs en Europe.  

La mafia est toujours perçue comme une honte lorsqu’elle apparait quelque part. Pour ces raisons, nous avons tendance à étouffer sa présence publiquement. Ce fut le cas à Rome lors de l’enquête Mafia Capitale qui a abouti sur un non lieu sur cette question précise, malgré les nombreuses condamnations pour corruption. Je pense qu’en agissant ainsi nous faisons le jeu du crime organisé, qui a besoin d’agir en sous main. La mafia a besoin de ce silence médiatique pour pouvoir agir plus facilement, en déplaçant son argent et contrôlant des pans entiers de l’économie légale. 

Un dernier mot ?

Je voudrais donc juste ajouter une dernière chose : parler de mafia ne devrait pas être un sujet de spécialistes, mais un enjeu culturel commun car les mafias agissent et sont présentes autour de nous tous les jours. 

Cela concerne tout le monde,chacun et chacune, car la criminalité organisée agit dans tous les champs de la vie quotidienne et nous impacte tous.

Cette rencontre a eu lieu dans le cadre d’un échange financé par le programme Erasmus + de la Commission Européenne.
Pour aller plus loin

Du 22 au 30 août 2026 s’est déroulé le projet L.E.G.A.L. sur les terrains confisqués à la mafia de la coopérative Al Di Là Dei Sogni en Campanie, dans la ville de Sessa Aurunca. L’occasion pour Crim’halt d’y emmener Mohamed Benmeddour, médiateur dans les quartiers nord de Marseille et Yasmina Bel Hadj, chargée de mission prévention de la délinquance (entre autres casquettes toutes liées à la protection de la jeunesse) à la mairie de Marseille, tous deux envoyés sur les conseils de l’association Conscience, fondée par le désormais élu marseillais Amine Kessaci.

Le groupe du projet L.E.G.A.L. lors du premier soir à la coopérative. Autour d’un bon plat de pâtes, évidemment!
Crédit photo : Al Di Là Dei Sogni

L.E.G.A.L. c’est quoi?

L.E.G.A.L. pour Learning, Education & Good-practices for Active Legality – Apprentissage, éducation et bonnes pratiques pour une légalité active. Cette nouvelle formation Erasmus+ est destinée aux travailleurs en lien avec la jeunesse. La formation a réuni 20 personnes : dix-huit travailleurs de jeunesse et deux formateurs. Les participants étaient envoyés par six organisations partenaires, à raison de trois travailleurs de jeunesse par pays : Italie, France, Roumanie, Bulgarie, Serbie et Lituanie.

OBJECTIFS :

– Renforcer les compétences des travailleurs de jeunesse dans l’utilisation de l’éducation non formelle pour promouvoir la légalité, la citoyenneté active et la justice sociale.
– Fournir des outils pratiques pour travailler auprès de jeunes vulnérables et prévenir l’influence de la criminalité.
– Échanger des bonnes pratiques européennes en matière d’action sociale antimafia, – d’engagement communautaire et de réutilisation des biens confisqués.

Concernant notre participation à ce séjour sur la coopérative, en répondant à ce type d’appels à projet européens qui s’inscrivent dans le programme Erasmus +, le rôle de Crim’Halt est ici de faire la connexion entre la ville de Marseille et un des nombreux acteurs engagés en Italie dans la lutte anti mafia. Pour donner des idées à nos responsables locaux, et plus largement sensibiliser les citoyens dans le rôle qu’ils peuvent jouer pour faire reculer la violence causée par le crime organisé en France.

Le groupe du projet L.E.G.A.L. en atelier.
Crédit photo: Jolan Zaparty
Aux côtés de Gaetano, ex-camorriste incarcéré à de multiples reprises depuis ses 16 ans, condamné pour trafic de drogue international et devenu, au travers une fin de peine aménagée au sein de la coopérative, désormais l’un des piliers de Al Di Là Dei Sogni.
Crédit photo : Al Di La Dei Sogni
Durant une semaine, le groupe du projet L.E.G.A.L. a participé activement à la vie de la coopérative, travaillant notamment sur ses 17 hectares de terrains agricoles confisqués à la mafia.
Crédit photo : Jolan ZAPARTY

Un point sur la loi d’usage social des biens confisqués

Il faut aujourd’hui faire le point sur la loi d’usage social des biens confisqués en France : la loi d’avril 2024 permet désormais aux collectivités territoriales et aux associations de se voir attribuer des biens immobiliers saisis pour y mener des projets d’intérêt général ou de logement social. L’élargissement légal permet aux mairies et structures locales de solliciter l’AGRASC (Agence de gestion et de recouvrement des avoirs saisis et confisqués) pour réemployer ces actifs. Finalités sociales : transformation des biens en logements d’urgence, structures d’insertion ou centres pour l’économie sociale et solidaire.

La loi a donc étendu le pouvoir des collectivités qui peuvent désormais préempter ces biens. Mais le mécanisme est encore trop peu connu de leurs services, et trop peu utilisé. A Marseille, l’exemple de la maison d’un trafiquant de cocaïne confisquée aux Aygalades, dans le 14e arrondissement, et transformée en centre d’hébergement d’urgence en 2023 est désormais assez connu. Mais à quand de nouveaux projets? Rien que sur la ville de Marseille, Crim’HALT a déjà eu vent d’au moins trois biens confisqués par l’AGRASC qui pourraient être reaffectés socialement, y compris dans les beaux quartiers comme cet immeuble de haut standing situé sur la Corniche, confisqué à des escrocs de la taxe carbone européenne, mis en vente aux enchères pour 4,7 millions d’euros en septembre 2025, mais qui n’a pas trouvé preneur et reste donc aujourd’hui vide et inoccupé.

Vue aérienne du Carlton Palace sur la Corniche.
Crédit photo : Agorastore

En Campanie, dans le sud de l’Italie mais plus largement partout dans la botte, on compte déjà près d’un millier d’exemples de réussite de ces transformations d’un lieu anciennement criminel en un espace au service de la collectivité. A la coopérative Al Di Là Dei Sogni, Simmaco, à l’origine du projet, rappelle ce que dit le droit :

La loi italienne parle d’une réutilisation à des fins sociales ou productives. Dans le social, on peut tout imaginer : un foyer d’accueil pour mineurs en danger, un centre culturel, une résidence médicalisée pour personnes âgées, un centre d’urgence pour des personnes toxicodépendantes, un lieu dédié à des communautés éducatives, pour les personnes souffrant de handicap mental… Tout est possible. Pour les activités productives, c’est la même chose. Si l’on veut imaginer un atelier de fabrication de tables ou de chaussures, c’est possible. La seule condition est que 30% des personnes travaillant dans la nouvelle structure soient reconnues – par les services de santé ou les services sociaux – comme étant des personnes défavorisées.

Depuis que notre association participe à des séjours Erasmus + sur cette thématique, Crim’Halt en a fait la promotion auprès d’acteurs de l’économie sociale et solidaire, de journalistes, de magistrats… Sans oublier bien sûr les familles de victimes que nous avons emmené sur ces programmes de formation.

A Sessa Aurunca, la coopérative sociale qui nous a hébergé cette semaine est un modèle de partenariat réussi pour aider des publics vulnérables et faire reculer l’emprise criminelle sur un territoire. Celui-ci fait travailler main dans la main des travailleurs sociaux, d’anciens détenus passés par le parcours de coopérateur de justice, des personnes en situation de handicap, d’anciens toxicomanes, les autorités qui luttent contre le crime organisé en Italie…Sans oublier des acteurs du monde éducatif, la population locale et au delà.

Et la coopérative ne compte pas s’arrêter là. Dernier projet en date : la gestion d’un nouveau bien confisqué récupéré par Al Di Là Dei Sogni au mois d’août 2025. Baptisé Al Di Là Del Mare, il s’agit d’une villa cossue située en bord de mer, saisie puis confisquée à un homme d’affaires local véreux qui faisait du business avec la Camorra. L’équipe de la coopérative réfléchit encore à ce qu’elle pourra faire sur place, un restaurant solidaire, un studio de musique pourquoi pas… Une radio associative, pilotée par une ONG, s’est dors et déjà installée au sous-sol de la villa qui compte deux étages et de beaux espaces extérieurs, à 3 minutes à pied de la mer. C’est un peu comme si chez nous, une belle demeure de la Côte d’azur était confisquée à un criminel notoire pour être transformée en centre culturel et social. Ça fait rêver non?

Al Di La Del Mare.
Crédit photo : Jolan Zaparty
Sur la terrasse du nouveau bien confisqué. Simmaco (2ème à g.), fondateur de la coopérative, nous a raconté l’histoire du bien.
Crédit photo : Jolan Zaparty
L’emplacement de la future radio associative.
Crédit photo : Jolan Zaparty

En résumé, pour lutter efficacement contre le crime organisé, il faut aussi des citoyens organisés. Les réseaux criminels se nourrissant des failles de l’État social, s’infiltrant là où l’action des pouvoirs publics se délite, ou les liens entre citoyens d’une même communauté s’affaiblissent. En faisant travailler ensemble une justice indépendante et des élus volontaires, des acteurs de terrain chevronnés et des habitants éclairés, opposons-lui donc une résistance collective.

Lors de notre retour du séjour organisé dans le cadre du projet L.E.G.A.L., la délégation française a pu défendre l’intérêt de tels projets auprès de l’élu Amine Kessaci, déjà fin connaisseur du modèle Italien. Gageons que ces nouveaux retours d’expérience et de terrains lui permettront à lui et à son équipe de monter de nouveaux projets pour faire avancer le modèle de l’usage social des biens confisqués à Marseille.

Retour d’expériences auprès de l’élu marseillais Amine Kessaci.
Crédit photo : Ville de Marseille

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