Journal d’une immersion italienne pour transformer la justice mémorielle en France

27 Juil 2026 | Articles | 0 commentaires

Journal d’une immersion pour transformer la justice et le droit en France

L’Europe de l’engagement contre la criminalité organisée

L’Europe de la justice sociale ne se dessine pas seulement dans les rapports administratifs ou normatifs des institutions bruxelloises, mais s’écrit sur le pavé, là où la société civile refuse de céder un pouce de terrain à l’oppression criminelle. 

 

Du 20 au 23 mars 2025, Turin a accueilli plusieurs centaines d’acteurs européens engagés dans la lutte contre la criminalité organisée à l’occasion de la 31ᵉ Journée nationale de la mémoire et de l’engagement en souvenir des victimes innocentes des mafias. Journée officielle en Italie que Crim’HALT souhaiterait voir étendue à la France et pourquoi pas à l’Europe. Dans le cadre d’un programme Erasmus+, Crim’HALT et l’association DeMains Libres (antenne française de l’ONG italienne Libera) ont pris part à cette immersion consacrée aux thèmes-clés du plaidoyer de Crim’HALT : l’antimafia sociale, la réutilisation des biens confisqués et la place des victimes dans la construction d’une culture de la légalité. Au fil des rencontres, les participants ont échangé avec des figures majeures du mouvement antimafia italien, parmi lesquelles Don Luigi Ciotti, fondateur de Libera, le recteur honoraire de l’Université de Turin Stefano Geuna, le président de la région Piémont Alberto Cirio, le maire de Turin Stefano Lo Russo, mais aussi des proches de victimes et des représentants d’associations engagées. Entre mémoire, justice sociale et mobilisation citoyenne, cette édition a fait de Turin un véritable laboratoire européen de résistance civile face aux mafias.

 

Le choix de Turin, capitale piémontaise, pour cette édition 2026, est une décision géopolitique stratégique. Il s’agit de briser le mythe persistant d’une mafia exclusivement méridionale. Turin démontre que la ‘Ndrangheta ne se contente plus de ses territoires historiques mais s’infiltre dans les structures politiques et l’économie légale du Nord, là où se concentre le capital. En observant cette réalité, il nous faut affirmer que si le crime est transnational, la résistance citoyenne doit l’être tout autant pour garantir la dignité des populations.

 

Le samedi 21 mars, premier jour du printemps, Turin est ainsi devenue l’épicentre de la 31ᵉ Journée Nationale de la mémoire et de l’engagement.

 

Ce journal de bord retrace quatre jours d’analyse et de rencontres, marquant le passage de la douleur individuelle des victimes directes à une exigence législative collective et structurée.

Journal de bord 

Jour 1.  : La mémoire comme fondement du droit

Le vendredi 20 mars, nous avons posé les bases de notre réflexion : pour construire une culture de la légalité, il faut d’abord réhabiliter la figure des victimes non impliquées ou innocentes.

Jolan Zaparty et Nasser Douidi, membres actifs de Crim’HALT, ont ainsi animé des ateliers sur l’urgence d’un statut juridique pour les victimes en France. Nous nous sommes ensuite rendus sur le lieu de l’assassinat du juge Bruno Caccia, abattu par la ‘Ndrangheta le 26 juin 1983. Devant la plaque commémorative fleurie, apposée sur un pilier de briques rouges, Alvi (collectif Conscience) a analysé ce séisme : cet acte a marqué la fin de l’insouciance pour le Nord, révélant une infiltration structurelle des clans calabrais dans le Piémont.

 

Réunis à l’Université, nous avons entendu Stefano Geuna, Alberto Cirio et le maire Stefano Lo Russo. Ce dernier a rappelé une distinction cruciale : il y a la mafia qui massacre, et la mafia invisible de la collusion politique. Des témoignages poignants ont suivi :

  • Daniela Marcone sur la transformation de la douleur en parole publique.
  • Carla Rostagno sur le fait que la « bonne publicité » pour une région est d’éradiquer la mafia, non de la cacher.
  • Stefania Grasso, dont l’enquête sur le meurtre de son père a été classée sans procès, rappelant le « droit à la vérité ».

 

Libera a ici mis en avant son emblème, la fourmi : l’image d’êtres en apparence insignifiants, mais qui coordonnés, soulèvent des montagnes. 

 

La journée s’est achevée par un moment d’une grande solennité : la lecture publique des noms des victimes dans la Cathédrale de Turin. Cette litanie transforme les chiffres abstraits en destins brisés, forçant la société à regarder son ombre en face.

Jour 2.  La faim de vérité, moteur de la démocratie

Samedi 21 mars. Journée nationale italienne de la Mémoire et de l’Engagement. 

Depuis la Piazza Solferino, une marée humaine a défilé au rythme de la lecture des 1000 noms. La présence de Sabrina et Leïla, venues de Marseille, a rappelé que la souffrance des victimes du narcotrafic français est la même que celle des familles italiennes.

 

Sur la Piazza Vittorio Veneto, Don Luigi Ciotti a fustigé « l’hémorragie de mémoire » et l’indifférence : « On peut avoir les mains propres et les garder dans ses poches pendant que le monde brûle ». Son analyse géopolitique a frappé fort, reliant les mafias à l’augmentation de 85 % des dépenses mondiales d’armement et à l’usage de l’intelligence artificielle comme une intelligence criminelle au service des algorithmes de mort.

 

L’après-midi, nous avons étudié des cas concrets d’affectation sociale de biens confisqués, documentés par des médias comme Le MondeLe JDD ou Le Pèlerin :

  • Marseille : dDemeure d’un trafiquant transformée en refuge pour femmes (cf article Le Pèlerin).
  • Paris : rRestitution d’un appartement mafieux à la collectivité (cf article Le Monde).
  • Loire : bBien saisi affecté au relogement social (cf Le Monde, janv. 2025).

 

Le contraste en l’Italie et la France est cinglant : 7 000 biens réutilisés en Italie grâce à la loi 109/96 contre une dizaine dans notre pays. Grâce à son expertise, Crim’HALT souligne que pour réussir, la France doit impérativement systématiser les enquêtes de patrimoine des mis en examens dès le début des procès. Les collectifs corses (Maffia Nò et Collectif Massimu Susini) exigent d’ailleurs une adaptation de l’Article 416 bis du Code pénal italien pour définir le crime mafieux en droit français.

Jour 3. Une terre de liberté

Le dimanche 22 mars nous a menés à la Cascina Caccia, ferme confisquée au clan Belfiore, responsable de la mort du juge Caccia.

L’échange avec Luigi Bonaventura, ancien boss repenti de la ‘Ndrangheta, et sa femme Paola, a été le sommet émotionnel du séjour. Face aux familles de victimes, ce « collaborateur de justice » a expliqué son processus de rupture.

Maria, mère de victime marseillaise, a confié : « Cela m’a fait un bien fou. Comprendre permet de transformer la rage en engagement ».

Au sous-sol de la ferme, l’exposition des « vrais faux dossiers » judiciaires force les visiteurs à toucher physiquement le poids bureaucratique que nous fait subir le crime. Chaque dossier est une vie, chaque nom est un visage.

Jour 4. Prévenir pour ne plus subir

Le lundi 23 mars, la rencontre avec le Gruppo Abele a rappelé que la lutte contre la mafia commence aussi par la lutte contre la précarité.

Le recrutement mafieux se nourrit de la misère sociale (décrochage scolaire, addictions, chômage…)s. Les experts italiens ont démontré que la mafia est une solution de remplacement là où l’État est absent. Accueillir les plus fragiles, c’est assécher le réservoir de main-d’œuvre des clans.

 

Nous avons découvert les produits issus de l’affectation sociale des biens confisqués (vins, huiles « Saveurs de la légalité »). Cette économie circulaire prouve que l’antimafia est un moteur de l’Économie Sociale et Solidaire (ESS), capable de créer de la richesse là où régnait la prédation.

Remerciements et perspectives

Les participants français rentrent avec une certitude : la France doit cesser de traiter le crime organisé par le seul prisme sécuritaire. La reconnaissance des victimes innocentes et l’automatisation de l’affectation sociale des biens confisqués sont les deux jambes d’une démocratie saine.

 

Ce séjour à Turin n’est pas une fin, mais un point de départ. L’expertise acquise par Crim’HALT et ses partenaires doit maintenant se traduire par un lobbying acharné auprès du législateur français.

 

Nous remercions chaleureusement Monica Usai (Libera International), Stefania Carminati (DeMains Libres), l’équipe de la Cascina Caccia et le Gruppo Abele. Notre gratitude va également aux collectifs Conscience, Maffia Nò, a vita Iè, le Collectif des Familles de Victimes et le Collectif Massimu Susini.

Photos : Guillaume Origoni

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Du 22 au 30 août 2026 s’est déroulé le projet L.E.G.A.L. sur les terrains confisqués à la mafia de la coopérative Al Di Là Dei Sogni en Campanie, dans la ville de Sessa Aurunca. L’occasion pour Crim’halt d’y emmener Mohamed Benmeddour, médiateur dans les quartiers nord de Marseille et Yasmina Bel Hadj, chargée de mission prévention de la délinquance (entre autres casquettes toutes liées à la protection de la jeunesse) à la mairie de Marseille, tous deux envoyés sur les conseils de l’association Conscience, fondée par le désormais élu marseillais Amine Kessaci.

Le groupe du projet L.E.G.A.L. lors du premier soir à la coopérative. Autour d’un bon plat de pâtes, évidemment!
Crédit photo : Al Di Là Dei Sogni

L.E.G.A.L. c’est quoi?

L.E.G.A.L. pour Learning, Education & Good-practices for Active Legality – Apprentissage, éducation et bonnes pratiques pour une légalité active. Cette nouvelle formation Erasmus+ est destinée aux travailleurs en lien avec la jeunesse. La formation a réuni 20 personnes : dix-huit travailleurs de jeunesse et deux formateurs. Les participants étaient envoyés par six organisations partenaires, à raison de trois travailleurs de jeunesse par pays : Italie, France, Roumanie, Bulgarie, Serbie et Lituanie.

OBJECTIFS :

– Renforcer les compétences des travailleurs de jeunesse dans l’utilisation de l’éducation non formelle pour promouvoir la légalité, la citoyenneté active et la justice sociale.
– Fournir des outils pratiques pour travailler auprès de jeunes vulnérables et prévenir l’influence de la criminalité.
– Échanger des bonnes pratiques européennes en matière d’action sociale antimafia, – d’engagement communautaire et de réutilisation des biens confisqués.

Concernant notre participation à ce séjour sur la coopérative, en répondant à ce type d’appels à projet européens qui s’inscrivent dans le programme Erasmus +, le rôle de Crim’Halt est ici de faire la connexion entre la ville de Marseille et un des nombreux acteurs engagés en Italie dans la lutte anti mafia. Pour donner des idées à nos responsables locaux, et plus largement sensibiliser les citoyens dans le rôle qu’ils peuvent jouer pour faire reculer la violence causée par le crime organisé en France.

Le groupe du projet L.E.G.A.L. en atelier.
Crédit photo: Jolan Zaparty
Aux côtés de Gaetano, ex-camorriste incarcéré à de multiples reprises depuis ses 16 ans, condamné pour trafic de drogue international et devenu, au travers une fin de peine aménagée au sein de la coopérative, désormais l’un des piliers de Al Di Là Dei Sogni.
Crédit photo : Al Di La Dei Sogni
Durant une semaine, le groupe du projet L.E.G.A.L. a participé activement à la vie de la coopérative, travaillant notamment sur ses 17 hectares de terrains agricoles confisqués à la mafia.
Crédit photo : Jolan ZAPARTY

Un point sur la loi d’usage social des biens confisqués

Il faut aujourd’hui faire le point sur la loi d’usage social des biens confisqués en France : la loi d’avril 2024 permet désormais aux collectivités territoriales et aux associations de se voir attribuer des biens immobiliers saisis pour y mener des projets d’intérêt général ou de logement social. L’élargissement légal permet aux mairies et structures locales de solliciter l’AGRASC (Agence de gestion et de recouvrement des avoirs saisis et confisqués) pour réemployer ces actifs. Finalités sociales : transformation des biens en logements d’urgence, structures d’insertion ou centres pour l’économie sociale et solidaire.

La loi a donc étendu le pouvoir des collectivités qui peuvent désormais préempter ces biens. Mais le mécanisme est encore trop peu connu de leurs services, et trop peu utilisé. A Marseille, l’exemple de la maison d’un trafiquant de cocaïne confisquée aux Aygalades, dans le 14e arrondissement, et transformée en centre d’hébergement d’urgence en 2023 est désormais assez connu. Mais à quand de nouveaux projets? Rien que sur la ville de Marseille, Crim’HALT a déjà eu vent d’au moins trois biens confisqués par l’AGRASC qui pourraient être reaffectés socialement, y compris dans les beaux quartiers comme cet immeuble de haut standing situé sur la Corniche, confisqué à des escrocs de la taxe carbone européenne, mis en vente aux enchères pour 4,7 millions d’euros en septembre 2025, mais qui n’a pas trouvé preneur et reste donc aujourd’hui vide et inoccupé.

Vue aérienne du Carlton Palace sur la Corniche.
Crédit photo : Agorastore

En Campanie, dans le sud de l’Italie mais plus largement partout dans la botte, on compte déjà près d’un millier d’exemples de réussite de ces transformations d’un lieu anciennement criminel en un espace au service de la collectivité. A la coopérative Al Di Là Dei Sogni, Simmaco, à l’origine du projet, rappelle ce que dit le droit :

La loi italienne parle d’une réutilisation à des fins sociales ou productives. Dans le social, on peut tout imaginer : un foyer d’accueil pour mineurs en danger, un centre culturel, une résidence médicalisée pour personnes âgées, un centre d’urgence pour des personnes toxicodépendantes, un lieu dédié à des communautés éducatives, pour les personnes souffrant de handicap mental… Tout est possible. Pour les activités productives, c’est la même chose. Si l’on veut imaginer un atelier de fabrication de tables ou de chaussures, c’est possible. La seule condition est que 30% des personnes travaillant dans la nouvelle structure soient reconnues – par les services de santé ou les services sociaux – comme étant des personnes défavorisées.

Depuis que notre association participe à des séjours Erasmus + sur cette thématique, Crim’Halt en a fait la promotion auprès d’acteurs de l’économie sociale et solidaire, de journalistes, de magistrats… Sans oublier bien sûr les familles de victimes que nous avons emmené sur ces programmes de formation.

A Sessa Aurunca, la coopérative sociale qui nous a hébergé cette semaine est un modèle de partenariat réussi pour aider des publics vulnérables et faire reculer l’emprise criminelle sur un territoire. Celui-ci fait travailler main dans la main des travailleurs sociaux, d’anciens détenus passés par le parcours de coopérateur de justice, des personnes en situation de handicap, d’anciens toxicomanes, les autorités qui luttent contre le crime organisé en Italie…Sans oublier des acteurs du monde éducatif, la population locale et au delà.

Et la coopérative ne compte pas s’arrêter là. Dernier projet en date : la gestion d’un nouveau bien confisqué récupéré par Al Di Là Dei Sogni au mois d’août 2025. Baptisé Al Di Là Del Mare, il s’agit d’une villa cossue située en bord de mer, saisie puis confisquée à un homme d’affaires local véreux qui faisait du business avec la Camorra. L’équipe de la coopérative réfléchit encore à ce qu’elle pourra faire sur place, un restaurant solidaire, un studio de musique pourquoi pas… Une radio associative, pilotée par une ONG, s’est dors et déjà installée au sous-sol de la villa qui compte deux étages et de beaux espaces extérieurs, à 3 minutes à pied de la mer. C’est un peu comme si chez nous, une belle demeure de la Côte d’azur était confisquée à un criminel notoire pour être transformée en centre culturel et social. Ça fait rêver non?

Al Di La Del Mare.
Crédit photo : Jolan Zaparty
Sur la terrasse du nouveau bien confisqué. Simmaco (2ème à g.), fondateur de la coopérative, nous a raconté l’histoire du bien.
Crédit photo : Jolan Zaparty
L’emplacement de la future radio associative.
Crédit photo : Jolan Zaparty

En résumé, pour lutter efficacement contre le crime organisé, il faut aussi des citoyens organisés. Les réseaux criminels se nourrissant des failles de l’État social, s’infiltrant là où l’action des pouvoirs publics se délite, ou les liens entre citoyens d’une même communauté s’affaiblissent. En faisant travailler ensemble une justice indépendante et des élus volontaires, des acteurs de terrain chevronnés et des habitants éclairés, opposons-lui donc une résistance collective.

Lors de notre retour du séjour organisé dans le cadre du projet L.E.G.A.L., la délégation française a pu défendre l’intérêt de tels projets auprès de l’élu Amine Kessaci, déjà fin connaisseur du modèle Italien. Gageons que ces nouveaux retours d’expérience et de terrains lui permettront à lui et à son équipe de monter de nouveaux projets pour faire avancer le modèle de l’usage social des biens confisqués à Marseille.

Retour d’expériences auprès de l’élu marseillais Amine Kessaci.
Crédit photo : Ville de Marseille

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