Journal d’une immersion pour transformer la justice et le droit en France
L’Europe de l’engagement contre la criminalité organisée
L’Europe de la justice sociale ne se dessine pas seulement dans les rapports administratifs ou normatifs des institutions bruxelloises, mais s’écrit sur le pavé, là où la société civile refuse de céder un pouce de terrain à l’oppression criminelle.
Du 20 au 23 mars 2025, Turin a accueilli plusieurs centaines d’acteurs européens engagés dans la lutte contre la criminalité organisée à l’occasion de la 31ᵉ Journée nationale de la mémoire et de l’engagement en souvenir des victimes innocentes des mafias. Journée officielle en Italie que Crim’HALT souhaiterait voir étendue à la France et pourquoi pas à l’Europe. Dans le cadre d’un programme Erasmus+, Crim’HALT et l’association DeMains Libres (antenne française de l’ONG italienne Libera) ont pris part à cette immersion consacrée aux thèmes-clés du plaidoyer de Crim’HALT : l’antimafia sociale, la réutilisation des biens confisqués et la place des victimes dans la construction d’une culture de la légalité. Au fil des rencontres, les participants ont échangé avec des figures majeures du mouvement antimafia italien, parmi lesquelles Don Luigi Ciotti, fondateur de Libera, le recteur honoraire de l’Université de Turin Stefano Geuna, le président de la région Piémont Alberto Cirio, le maire de Turin Stefano Lo Russo, mais aussi des proches de victimes et des représentants d’associations engagées. Entre mémoire, justice sociale et mobilisation citoyenne, cette édition a fait de Turin un véritable laboratoire européen de résistance civile face aux mafias.
Le choix de Turin, capitale piémontaise, pour cette édition 2026, est une décision géopolitique stratégique. Il s’agit de briser le mythe persistant d’une mafia exclusivement méridionale. Turin démontre que la ‘Ndrangheta ne se contente plus de ses territoires historiques mais s’infiltre dans les structures politiques et l’économie légale du Nord, là où se concentre le capital. En observant cette réalité, il nous faut affirmer que si le crime est transnational, la résistance citoyenne doit l’être tout autant pour garantir la dignité des populations.
Le samedi 21 mars, premier jour du printemps, Turin est ainsi devenue l’épicentre de la 31ᵉ Journée Nationale de la mémoire et de l’engagement.
Ce journal de bord retrace quatre jours d’analyse et de rencontres, marquant le passage de la douleur individuelle des victimes directes à une exigence législative collective et structurée.
Journal de bord
Jour 1. : La mémoire comme fondement du droit
Le vendredi 20 mars, nous avons posé les bases de notre réflexion : pour construire une culture de la légalité, il faut d’abord réhabiliter la figure des victimes non impliquées ou innocentes.
Jolan Zaparty et Nasser Douidi, membres actifs de Crim’HALT, ont ainsi animé des ateliers sur l’urgence d’un statut juridique pour les victimes en France. Nous nous sommes ensuite rendus sur le lieu de l’assassinat du juge Bruno Caccia, abattu par la ‘Ndrangheta le 26 juin 1983. Devant la plaque commémorative fleurie, apposée sur un pilier de briques rouges, Alvi (collectif Conscience) a analysé ce séisme : cet acte a marqué la fin de l’insouciance pour le Nord, révélant une infiltration structurelle des clans calabrais dans le Piémont.
Réunis à l’Université, nous avons entendu Stefano Geuna, Alberto Cirio et le maire Stefano Lo Russo. Ce dernier a rappelé une distinction cruciale : il y a la mafia qui massacre, et la mafia invisible de la collusion politique. Des témoignages poignants ont suivi :
- Daniela Marcone sur la transformation de la douleur en parole publique.
- Carla Rostagno sur le fait que la « bonne publicité » pour une région est d’éradiquer la mafia, non de la cacher.
- Stefania Grasso, dont l’enquête sur le meurtre de son père a été classée sans procès, rappelant le « droit à la vérité ».
Libera a ici mis en avant son emblème, la fourmi : l’image d’êtres en apparence insignifiants, mais qui coordonnés, soulèvent des montagnes.
La journée s’est achevée par un moment d’une grande solennité : la lecture publique des noms des victimes dans la Cathédrale de Turin. Cette litanie transforme les chiffres abstraits en destins brisés, forçant la société à regarder son ombre en face.
Jour 2. La faim de vérité, moteur de la démocratie
Samedi 21 mars. Journée nationale italienne de la Mémoire et de l’Engagement.
Depuis la Piazza Solferino, une marée humaine a défilé au rythme de la lecture des 1000 noms. La présence de Sabrina et Leïla, venues de Marseille, a rappelé que la souffrance des victimes du narcotrafic français est la même que celle des familles italiennes.
Sur la Piazza Vittorio Veneto, Don Luigi Ciotti a fustigé « l’hémorragie de mémoire » et l’indifférence : « On peut avoir les mains propres et les garder dans ses poches pendant que le monde brûle ». Son analyse géopolitique a frappé fort, reliant les mafias à l’augmentation de 85 % des dépenses mondiales d’armement et à l’usage de l’intelligence artificielle comme une intelligence criminelle au service des algorithmes de mort.
L’après-midi, nous avons étudié des cas concrets d’affectation sociale de biens confisqués, documentés par des médias comme Le Monde, Le JDD ou Le Pèlerin :
- Marseille : dDemeure d’un trafiquant transformée en refuge pour femmes (cf article Le Pèlerin).
- Paris : rRestitution d’un appartement mafieux à la collectivité (cf article Le Monde).
- Loire : bBien saisi affecté au relogement social (cf Le Monde, janv. 2025).
Le contraste en l’Italie et la France est cinglant : 7 000 biens réutilisés en Italie grâce à la loi 109/96 contre une dizaine dans notre pays. Grâce à son expertise, Crim’HALT souligne que pour réussir, la France doit impérativement systématiser les enquêtes de patrimoine des mis en examens dès le début des procès. Les collectifs corses (Maffia Nò et Collectif Massimu Susini) exigent d’ailleurs une adaptation de l’Article 416 bis du Code pénal italien pour définir le crime mafieux en droit français.
Jour 3. Une terre de liberté
Le dimanche 22 mars nous a menés à la Cascina Caccia, ferme confisquée au clan Belfiore, responsable de la mort du juge Caccia.
L’échange avec Luigi Bonaventura, ancien boss repenti de la ‘Ndrangheta, et sa femme Paola, a été le sommet émotionnel du séjour. Face aux familles de victimes, ce « collaborateur de justice » a expliqué son processus de rupture.
Maria, mère de victime marseillaise, a confié : « Cela m’a fait un bien fou. Comprendre permet de transformer la rage en engagement ».
Au sous-sol de la ferme, l’exposition des « vrais faux dossiers » judiciaires force les visiteurs à toucher physiquement le poids bureaucratique que nous fait subir le crime. Chaque dossier est une vie, chaque nom est un visage.
Jour 4. Prévenir pour ne plus subir
Le lundi 23 mars, la rencontre avec le Gruppo Abele a rappelé que la lutte contre la mafia commence aussi par la lutte contre la précarité.
Le recrutement mafieux se nourrit de la misère sociale (décrochage scolaire, addictions, chômage…)s. Les experts italiens ont démontré que la mafia est une solution de remplacement là où l’État est absent. Accueillir les plus fragiles, c’est assécher le réservoir de main-d’œuvre des clans.
Nous avons découvert les produits issus de l’affectation sociale des biens confisqués (vins, huiles « Saveurs de la légalité »). Cette économie circulaire prouve que l’antimafia est un moteur de l’Économie Sociale et Solidaire (ESS), capable de créer de la richesse là où régnait la prédation.
Remerciements et perspectives
Les participants français rentrent avec une certitude : la France doit cesser de traiter le crime organisé par le seul prisme sécuritaire. La reconnaissance des victimes innocentes et l’automatisation de l’affectation sociale des biens confisqués sont les deux jambes d’une démocratie saine.
Ce séjour à Turin n’est pas une fin, mais un point de départ. L’expertise acquise par Crim’HALT et ses partenaires doit maintenant se traduire par un lobbying acharné auprès du législateur français.
Nous remercions chaleureusement Monica Usai (Libera International), Stefania Carminati (DeMains Libres), l’équipe de la Cascina Caccia et le Gruppo Abele. Notre gratitude va également aux collectifs Conscience, Maffia Nò, a vita Iè, le Collectif des Familles de Victimes et le Collectif Massimu Susini.









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