Dans le Putumayo, en Amazonie colombienne, l’or fait vivre autant qu’il ravage. En pleine zone de contrôle de la guérilla, des paysans du sud de la Colombie ont décidé d’inverser la vapeur. Là où ils avaient déforesté pour extraire de l’or, ils ont replanté des dizaines de milliers d’arbres fruitiers. Ils veulent que leur projet aboutisse pour s’en sortir, mais aussi pour montrer l’exemple.
Le luxe, l’élégance, la richesse. Il est fascinant d’observer les somptueuses propriétés prêtées à l’or dans la plupart des pays du monde, tout en représentant totalement l’inverse chez ceux qui le tuent à le ramasser. La pénibilité, la déforestation, l’illégalité. José Gustavo Castillo Angulo a 65 ans. Depuis qu’il est en âge de marcher, il n’a jamais rien cherché d’autre que de ce métal précieux. Une vocation héritée de son père et partagée avec ses dix-sept frères et sœurs. Ce jeudi, c’est le jour de l’afrocolombianité. Il n’est même pas au courant. Il n’a pas le temps. Comme beaucoup d’autres paysans colombiens, il a troqué les célébrations pour une nouvelle journée de travail dans sa ferme, située près de Puerto Guzman.
“C’est notre seul moyen de survivre depuis toujours”
Gustavo est l’une des pierres angulaires du premier projet de restauration et de reforestation du Putumayo, un département oublié dans le sud du pays et gangrené par le conflit armé. Les jambes enfoncées dans ses infaillibles bottes en caoutchouc, il œuvre tous les jours pour tenter de sortir sa communauté des exploitations minières artisanales, considérées comme illégales par son gouvernement et souvent liées à des groupes criminels.
“Avant, l’Etat nous soutenait avec des outils pour la mine. Aujourd’hui, il déclare que c’est illégal parce que la technologie avance, alors on ne peut plus utiliser de pompe ou de machine, c’est devenu un délit”, grogne-t-il. “C’est notre seul moyen de survivre depuis toujours. Ils nous obligent à faire quelque chose d’illicite.” D’une part, ces exploitations sont responsables de graves dommages sur l’environnement, mais d’autre part, leur disparition sans stratégie réelle priverait des communautés entières de leur unique source de revenus.
Déjà 52 000 arbres fruitiers plantés
Photo Victor Massias. Gustavo Castillo, portrait.
C’est face à ce constat que William Silva décide, en 2015, de fonder une société de commercialisation de fruits amazoniens aux États-Unis, Fruits of Amazonia. Après avoir travaillé le plus clair de sa vie dans la création de routes, il s’est mis à soutenir les communautés afro-colombiennes du Putumayo comme celle de Gustavo. “C’était un investissement très difficile parce que personne n’y croyait. Il n’existait même pas d’information sur comment restaurer et récupérer ces terres en Amazonie”, souligne-t-il. “Alors, nous avons fait un projet pilote d’un hectare et il s’est parfaitement rétabli. Ce que nous avons semé a commencé à pousser.” Mais pas en assez grande quantité pour pouvoir exporter ses fruits.
Malgré tout, en 2019, William Silva convainc dix familles d’abandonner les exploitations minières et de cultiver des fruits amazoniens. C’est ainsi que naît l’Association des anciens mineurs de tradition avec conscience environnementale. Ils achètent 74 hectares totalement ravagés par l’exploitation minière et commencent à les restaurer. Aujourd’hui, le résultat est sans appel : la nature a repris ses droits de manière spectaculaire. Cupuaçu, açaí, palmier-bâche, banane plantain, yucca, piment, cacao… 52 000 arbres fruitiers amazoniens ont été plantés sur 22 hectares. Une première victoire pour cet ambitieux projet. “Avec des professionnels et des techniciens du secteur, il nous reste un gros travail pour écrire scientifiquement notre méthode et nous rendre productifs afin d’entrer dans le commerce bio.” Cela permettrait de valider définitivement la transition de ces familles minières vers cette nouvelle activité. Et d’en convaincre d’autres, qui restent réticentes. Il faut dire qu’à 450 000 pesos le gramme, l’or reste une source de revenus très alléchante (le salaire mensuel moyen du département est de deux millions de pesos).
Photo Victor Massias. Gustavo Castillo et William Silva.
“On est totalement abandonnés”
Pour l’instant, l’association peut travailler sans se soucier d’une quelconque ingérence des Comandos de la Frontera, le groupe armé omnipotent dans le secteur, issu d’une alliance entre des ex-Farc et d’anciens paramilitaires des AUC. Si le projet fonctionne et génère de l’argent, la donne pourrait changer, “mais on verra à ce moment-là. Pour l’instant, on n’y est pas”, mesure William Silva. “Ils sont en train de négocier les accords de paix (reportage réalisé avant l’élection présidentielle d’Abelardo de la Espriella, NDLR). L’une des approches qu’ils ont eues avec le gouvernement, c’est de protéger l’environnement. Ces sujets sont évoqués depuis les accords de la Havane (en 2016, NDLR). Et puis, le travail qu’on fait leur profite aussi.”
L’Etat non plus ne s’intéresse pas au projet de l’association… Et c’est bien ça le problème. “On est totalement abandonnés”, souffle Gustavo Castillo. “Quand les élections approchent, ils viennent nous chercher, nous embrassent, etc. C’est la seule façon pour nous de rencontrer un candidat, mais il y a eu beaucoup de mensonges, ça nous fatigue. Le pire, c’est que ceux que nous avons rencontré ici sont les premiers à créer des lois pour nous envoyer en prison.”
Des promesses déconnectées
En 2017, 2019 et 2022, l’armée colombienne est tout de même venue à Puerto Guzman pour aider les paysans à planter des arbres. Une démonstration supplémentaire, pour Gustavo, de la déconnexion de Bogota. “Ce n’est pas la solution pour que nous puissions survivre. Ils nous ont promis qu’un bataillon d’ingénieurs civils améliorerait les routes. Jusqu’à aujourd’hui, rien n’a été fait.” En attendant d’être compris, ces agriculteurs sont condamnés à se débrouiller seuls.
William Silva a même dû rouler jusqu’à la capitale, située à 700 kilomètres, pour acheter une dépulpeuse, machine indispensable à son projet, mais introuvable dans le Putumayo. Une excellente nouvelle pour Gustavo Castillo. “Ça va changer beaucoup de choses, nous allons être plus productifs. Mais nous avons encore besoin d’installations pour transformer nos produits, parce que si on les mets bruts sur le marché, personne ne nous les achète. Si nous avions un bon marché, crois-moi que nous ne reviendrions ni à la mine, ni à la coca, ni à la déforestation.”
Victor Massias



















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