En Amazonie colombienne, ils plantent des arbres fruitiers pour sortir de l’exploitation minière

30 Sep 2026 | Articles | 0 commentaires

Dans le Putumayo, en Amazonie colombienne, l’or fait vivre autant qu’il ravage. En pleine zone de contrôle de la guérilla, des paysans du sud de la Colombie ont décidé d’inverser la vapeur. Là où ils avaient déforesté pour extraire de l’or, ils ont replanté des dizaines de milliers d’arbres fruitiers. Ils veulent que leur projet aboutisse pour s’en sortir, mais aussi pour montrer l’exemple.

 

Le luxe, l’élégance, la richesse. Il est fascinant d’observer les somptueuses propriétés prêtées à l’or dans la plupart des pays du monde, tout en représentant totalement l’inverse chez ceux qui le tuent à le ramasser. La pénibilité, la déforestation, l’illégalité. José Gustavo Castillo Angulo a 65 ans. Depuis qu’il est en âge de marcher, il n’a jamais rien cherché d’autre que de ce métal précieux. Une vocation héritée de son père et partagée avec ses dix-sept frères et sœurs. Ce jeudi, c’est le jour de l’afrocolombianité. Il n’est même pas au courant. Il n’a pas le temps. Comme beaucoup d’autres paysans colombiens, il a troqué les célébrations pour une nouvelle journée de travail dans sa ferme, située près de Puerto Guzman.

 

“C’est notre seul moyen de survivre depuis toujours”

 

Gustavo est l’une des pierres angulaires du premier projet de restauration et de reforestation du Putumayo, un département oublié dans le sud du pays et gangrené par le conflit armé. Les jambes enfoncées dans ses infaillibles bottes en caoutchouc, il œuvre tous les jours pour tenter de sortir sa communauté des exploitations minières artisanales, considérées comme illégales par son gouvernement et souvent liées à des groupes criminels.

“Avant, l’Etat nous soutenait avec des outils pour la mine. Aujourd’hui, il déclare que c’est illégal parce que la technologie avance, alors on ne peut plus utiliser de pompe ou de machine, c’est devenu un délit”, grogne-t-il. “C’est notre seul moyen de survivre depuis toujours. Ils nous obligent à faire quelque chose d’illicite.” D’une part, ces exploitations sont responsables de graves dommages sur l’environnement, mais d’autre part, leur disparition sans stratégie réelle priverait des communautés entières de leur unique source de revenus.

 

Déjà 52 000 arbres fruitiers plantés

Photo Victor Massias. Gustavo Castillo, portrait.

C’est face à ce constat que William Silva décide, en 2015, de fonder une société de commercialisation de fruits amazoniens aux États-Unis, Fruits of Amazonia. Après avoir travaillé le plus clair de sa vie dans la création de routes, il s’est mis à soutenir les communautés afro-colombiennes du Putumayo comme celle de Gustavo. “C’était un investissement très difficile parce que personne n’y croyait. Il n’existait même pas d’information sur comment restaurer et récupérer ces terres en Amazonie”, souligne-t-il. “Alors, nous avons fait un projet pilote d’un hectare et il s’est parfaitement rétabli. Ce que nous avons semé a commencé à pousser.” Mais pas en assez grande quantité pour pouvoir exporter ses fruits.

Malgré tout, en 2019, William Silva convainc dix familles d’abandonner les exploitations minières et de cultiver des fruits amazoniens. C’est ainsi que naît l’Association des anciens mineurs de tradition avec conscience environnementale. Ils achètent 74 hectares totalement ravagés par l’exploitation minière et commencent à les restaurer. Aujourd’hui, le résultat est sans appel : la nature a repris ses droits de manière spectaculaire. Cupuaçu, açaí, palmier-bâche, banane plantain, yucca, piment, cacao… 52 000 arbres fruitiers amazoniens ont été plantés sur 22 hectares. Une première victoire pour cet ambitieux projet. “Avec des professionnels et des techniciens du secteur, il nous reste un gros travail pour écrire scientifiquement notre méthode et nous rendre productifs afin d’entrer dans le commerce bio.” Cela permettrait de valider définitivement la transition de ces familles minières vers cette nouvelle activité. Et d’en convaincre d’autres, qui restent réticentes. Il faut dire qu’à 450 000 pesos le gramme, l’or reste une source de revenus très alléchante (le salaire mensuel moyen du département est de deux millions de pesos).

 

Photo Victor Massias. Gustavo Castillo et William Silva. 

“On est totalement abandonnés”

Pour l’instant, l’association peut travailler sans se soucier d’une quelconque ingérence des Comandos de la Frontera, le groupe armé omnipotent dans le secteur, issu d’une alliance entre des ex-Farc et d’anciens paramilitaires des AUC. Si le projet fonctionne et génère de l’argent, la donne pourrait changer, “mais on verra à ce moment-là. Pour l’instant, on n’y est pas”, mesure William Silva. “Ils sont en train de négocier les accords de paix (reportage réalisé avant l’élection présidentielle d’Abelardo de la Espriella, NDLR). L’une des approches qu’ils ont eues avec le gouvernement, c’est de protéger l’environnement. Ces sujets sont évoqués depuis les accords de la Havane (en 2016, NDLR). Et puis, le travail qu’on fait leur profite aussi.”

L’Etat non plus ne s’intéresse pas au projet de l’association… Et c’est bien ça le problème. “On est totalement abandonnés”, souffle Gustavo Castillo. “Quand les élections approchent, ils viennent nous chercher, nous embrassent, etc. C’est la seule façon pour nous de rencontrer un candidat, mais il y a eu beaucoup de mensonges, ça nous fatigue. Le pire, c’est que ceux que nous avons rencontré ici sont les premiers à créer des lois pour nous envoyer en prison.”

Des promesses déconnectées

En 2017, 2019 et 2022, l’armée colombienne est tout de même venue à Puerto Guzman pour aider les paysans à planter des arbres. Une démonstration supplémentaire, pour Gustavo, de la déconnexion de Bogota. “Ce n’est pas la solution pour que nous puissions survivre. Ils nous ont promis qu’un bataillon d’ingénieurs civils améliorerait les routes. Jusqu’à aujourd’hui, rien n’a été fait.” En attendant d’être compris, ces agriculteurs sont condamnés à se débrouiller seuls.

William Silva a même dû rouler jusqu’à la capitale, située à 700 kilomètres, pour acheter une dépulpeuse, machine indispensable à son projet, mais introuvable dans le Putumayo. Une excellente nouvelle pour Gustavo Castillo. “Ça va changer beaucoup de choses, nous allons être plus productifs. Mais nous avons encore besoin d’installations pour transformer nos produits, parce que si on les mets bruts sur le marché, personne ne nous les achète. Si nous avions un bon marché, crois-moi que nous ne reviendrions ni à la mine, ni à la coca, ni à la déforestation.”

Victor Massias

Du 22 au 30 août 2026 s’est déroulé le projet L.E.G.A.L. sur les terrains confisqués à la mafia de la coopérative Al Di Là Dei Sogni en Campanie, dans la ville de Sessa Aurunca. L’occasion pour Crim’halt d’y emmener Mohamed Benmeddour, médiateur dans les quartiers nord de Marseille et Yasmina Bel Hadj, chargée de mission prévention de la délinquance (entre autres casquettes toutes liées à la protection de la jeunesse) à la mairie de Marseille, tous deux envoyés sur les conseils de l’association Conscience, fondée par le désormais élu marseillais Amine Kessaci.

Le groupe du projet L.E.G.A.L. lors du premier soir à la coopérative. Autour d’un bon plat de pâtes, évidemment!
Crédit photo : Al Di Là Dei Sogni

L.E.G.A.L. c’est quoi?

L.E.G.A.L. pour Learning, Education & Good-practices for Active Legality – Apprentissage, éducation et bonnes pratiques pour une légalité active. Cette nouvelle formation Erasmus+ est destinée aux travailleurs en lien avec la jeunesse. La formation a réuni 20 personnes : dix-huit travailleurs de jeunesse et deux formateurs. Les participants étaient envoyés par six organisations partenaires, à raison de trois travailleurs de jeunesse par pays : Italie, France, Roumanie, Bulgarie, Serbie et Lituanie.

OBJECTIFS :

– Renforcer les compétences des travailleurs de jeunesse dans l’utilisation de l’éducation non formelle pour promouvoir la légalité, la citoyenneté active et la justice sociale.
– Fournir des outils pratiques pour travailler auprès de jeunes vulnérables et prévenir l’influence de la criminalité.
– Échanger des bonnes pratiques européennes en matière d’action sociale antimafia, – d’engagement communautaire et de réutilisation des biens confisqués.

Concernant notre participation à ce séjour sur la coopérative, en répondant à ce type d’appels à projet européens qui s’inscrivent dans le programme Erasmus +, le rôle de Crim’Halt est ici de faire la connexion entre la ville de Marseille et un des nombreux acteurs engagés en Italie dans la lutte anti mafia. Pour donner des idées à nos responsables locaux, et plus largement sensibiliser les citoyens dans le rôle qu’ils peuvent jouer pour faire reculer la violence causée par le crime organisé en France.

Le groupe du projet L.E.G.A.L. en atelier.
Crédit photo: Jolan Zaparty
Aux côtés de Gaetano, ex-camorriste incarcéré à de multiples reprises depuis ses 16 ans, condamné pour trafic de drogue international et devenu, au travers une fin de peine aménagée au sein de la coopérative, désormais l’un des piliers de Al Di Là Dei Sogni.
Crédit photo : Al Di La Dei Sogni
Durant une semaine, le groupe du projet L.E.G.A.L. a participé activement à la vie de la coopérative, travaillant notamment sur ses 17 hectares de terrains agricoles confisqués à la mafia.
Crédit photo : Jolan ZAPARTY

Un point sur la loi d’usage social des biens confisqués

Il faut aujourd’hui faire le point sur la loi d’usage social des biens confisqués en France : la loi d’avril 2024 permet désormais aux collectivités territoriales et aux associations de se voir attribuer des biens immobiliers saisis pour y mener des projets d’intérêt général ou de logement social. L’élargissement légal permet aux mairies et structures locales de solliciter l’AGRASC (Agence de gestion et de recouvrement des avoirs saisis et confisqués) pour réemployer ces actifs. Finalités sociales : transformation des biens en logements d’urgence, structures d’insertion ou centres pour l’économie sociale et solidaire.

La loi a donc étendu le pouvoir des collectivités qui peuvent désormais préempter ces biens. Mais le mécanisme est encore trop peu connu de leurs services, et trop peu utilisé. A Marseille, l’exemple de la maison d’un trafiquant de cocaïne confisquée aux Aygalades, dans le 14e arrondissement, et transformée en centre d’hébergement d’urgence en 2023 est désormais assez connu. Mais à quand de nouveaux projets? Rien que sur la ville de Marseille, Crim’HALT a déjà eu vent d’au moins trois biens confisqués par l’AGRASC qui pourraient être reaffectés socialement, y compris dans les beaux quartiers comme cet immeuble de haut standing situé sur la Corniche, confisqué à des escrocs de la taxe carbone européenne, mis en vente aux enchères pour 4,7 millions d’euros en septembre 2025, mais qui n’a pas trouvé preneur et reste donc aujourd’hui vide et inoccupé.

Vue aérienne du Carlton Palace sur la Corniche.
Crédit photo : Agorastore

En Campanie, dans le sud de l’Italie mais plus largement partout dans la botte, on compte déjà près d’un millier d’exemples de réussite de ces transformations d’un lieu anciennement criminel en un espace au service de la collectivité. A la coopérative Al Di Là Dei Sogni, Simmaco, à l’origine du projet, rappelle ce que dit le droit :

“La loi italienne parle d’une réutilisation à des fins sociales ou productives. Dans le social, on peut tout imaginer : un foyer d’accueil pour mineurs en danger, un centre culturel, une résidence médicalisée pour personnes âgées, un centre d’urgence pour des personnes toxicodépendantes, un lieu dédié à des communautés éducatives, pour les personnes souffrant de handicap mental… Tout est possible. Pour les activités productives, c’est la même chose. Si l’on veut imaginer un atelier de fabrication de tables ou de chaussures, c’est possible. La seule condition est que 30% des personnes travaillant dans la nouvelle structure soient reconnues – par les services de santé ou les services sociaux – comme étant des personnes défavorisées.”

Depuis que notre association participe à des séjours Erasmus + sur cette thématique, Crim’Halt en a fait la promotion auprès d’acteurs de l’économie sociale et solidaire, de journalistes, de magistrats… Sans oublier bien sûr les familles de victimes que nous avons emmené sur ces programmes de formation.

A Sessa Aurunca, la coopérative sociale qui nous a hébergé cette semaine est un modèle de partenariat réussi pour aider des publics vulnérables et faire reculer l’emprise criminelle sur un territoire. Celui-ci fait travailler main dans la main des travailleurs sociaux, d’anciens détenus passés par le parcours de coopérateur de justice, des personnes en situation de handicap, d’anciens toxicomanes, les autorités qui luttent contre le crime organisé en Italie…Sans oublier des acteurs du monde éducatif, la population locale et au delà.

Et la coopérative ne compte pas s’arrêter là. Dernier projet en date : la gestion d’un nouveau bien confisqué récupéré par Al Di Là Dei Sogni au mois d’août 2025. Baptisé Al Di Là Del Mare, il s’agit d’une villa cossue située en bord de mer, saisie puis confisquée à un homme d’affaires local véreux qui faisait du business avec la Camorra. L’équipe de la coopérative réfléchit encore à ce qu’elle pourra faire sur place, un restaurant solidaire, un studio de musique pourquoi pas… Une radio associative, pilotée par une ONG, s’est dors et déjà installée au sous-sol de la villa qui compte deux étages et de beaux espaces extérieurs, à 3 minutes à pied de la mer. C’est un peu comme si chez nous, une belle demeure de la Côte d’azur était confisquée à un criminel notoire pour être transformée en centre culturel et social. Ça fait rêver non?

Al Di La Del Mare.
Crédit photo : Jolan Zaparty
Sur la terrasse du nouveau bien confisqué. Simmaco (2ème à g.), fondateur de la coopérative, nous a raconté l’histoire du bien.
Crédit photo : Jolan Zaparty
L’emplacement de la future radio associative.
Crédit photo : Jolan Zaparty

En résumé, pour lutter efficacement contre le crime organisé, il faut aussi des citoyens organisés. Les réseaux criminels se nourrissant des failles de l’État social, s’infiltrant là où l’action des pouvoirs publics se délite, ou les liens entre citoyens d’une même communauté s’affaiblissent. En faisant travailler ensemble une justice indépendante et des élus volontaires, des acteurs de terrain chevronnés et des habitants éclairés, opposons-lui donc une résistance collective.

Lors de notre retour du séjour organisé dans le cadre du projet L.E.G.A.L., la délégation française a pu défendre l’intérêt de tels projets auprès de l’élu Amine Kessaci, déjà fin connaisseur du modèle Italien. Gageons que ces nouveaux retours d’expérience et de terrains lui permettront à lui et à son équipe de monter de nouveaux projets pour faire avancer le modèle de l’usage social des biens confisqués à Marseille.

Retour d’expériences auprès de l’élu marseillais Amine Kessaci.
Crédit photo : Ville de Marseille

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