Entrepreneuriat social, biens confisqués et reconquête d’un territoire sous emprise mafieuse

Calabre, Locride – 5-9 juin 2025
Lorsque l’autocar serpente enfin les collines sèches de la Locride, la Calabre nous accueille par un paradoxe : un paysage somptueux criblé de cicatrices invisibles, celles laissées par la ’Ndrangheta depuis près de deux siècles. C’est ici, entre mer Ionienne et contreforts de l’Aspromonte, que Crim’HALT, accompagné d’une quinzaine de participants européens, a mené son huitième séjour d’étude Erasmus + consacré à l’entrepreneuriat social et à la réutilisation des biens confisqués. Quatre jours d’immersion pour comprendre comment un territoire peut reconquérir, coopérative après coopérative, les espaces et les récits que le crime organisé croyait figés à jamais.
La loi Pio La Torre : un levier, pas une baguette magique
Tout part d’un texte pionnier : la loi italienne de 1982 qui érige l’association mafieuse en crime et permet de saisir les patrimoines mal acquis. Mais il faudra attendre 1996 pour que ces biens soient légalement destinés à un usage social. Encore faut-il des acteurs capables de transformer un domaine incendié en agritourisme, une villa aux volets clos en foyer pour mineurs ou un terrain vague en auberge écologique. Cet acteur-clef, dans la Locride, s’appelle GOEL.

*Auberge sur un terrain confisqué
GOEL, la coopérative qui retourne la peur
Fondé il y a vingt ans, le groupe coopératif GOEL fédère aujourd’hui trente-cinq entreprises sociales : fermes bio, laboratoire cosmétique, lignes de mode, hôtels responsables. Son credo : tout rendement financier doit rimer avec impact éthique et transparence absolue. L’éco-Ostello Locride, où notre délégation pose ses valises, illustre ce manifeste : quinze chambres bâties sur un terrain jadis contrôlé par le clan Cataldo. « Ici, même les murs racontent que les biens confisqués peuvent redevenir biens communs », sourit Michele, guide et responsable tourisme de GOEL.
Jour 1 — La terre comme matrice de dignité
Premier arrêt : l’Arca della Salvezza, coopérative chrétienne nichée dans les vergers de Roccella Ionica. Entre deux rangées d’oliviers, son président Geri Bantel nous confie avoir « mené une guerre sociale » contre les clans, armé d’outils agricoles plutôt que de kalachnikovs. La terre, ici, sert à réinsérer des mineurs en difficulté autant qu’à produire de l’huile.
L’après-midi, changement d’échelle mais pas de philosophie. Au Biodiversi Labs de Caulonia, des alambics sous vide extraient à −48 °C les molécules d’agrumes invendus ; le résidu deviendra compost ou cosmétique. « Chaque déchet que nous valorisons, c’est une opportunité économique que nous retirons à la ’Ndrangheta », explique la chimiste Maria-Teresa.
Le crépuscule tombe sur l’agritourisme ’A Lanterna, qui domine la côte ionienne. Entre 2008 et 2015, huit incendies criminels ont tenté d’éteindre cette ferme bio. Un tracteur calciné trône désormais à l’entrée – « notre monument à la résilience », glisse Nicola Bartolo, l’un des cinq associés, avant de nous tendre des bergamotes fraîchement cueillies.
Jour 2 — Accueillir pour reconstruire
Cap vers l’intérieur des terres. À Camini, la coopérative Eurocoop Servizi rénove des maisons abandonnées et les confie à des demandeurs d’asile contre un loyer symbolique – exactement la somme qu’ils ont investie en sueur et en savoir-faire pour les rebâtir. Dans l’atelier de céramique, Hamza, 21 ans, façonne un bol qu’il signera « Made in Camini ». « Je n’aurais jamais pensé que la poterie pouvait être une arme contre la mafia », souffle-t-il.
Quelques kilomètres plus loin, Riace et son ancien maire Domenico « Mimmo » Lucano nous rappellent que toute utopie a un coût politique. Suspendu, jugé, puis réhabilité, Lucano persiste à défendre son « Villaggio Globale », un réseau de logements partagés, d’écoles et de fresques qui crient : « La solidarité n’est pas un délit ». Dans les ruelles, les murs peints réclament justice sociale, antimafia et droits des migrants – un triptyque jugé subversif par Rome mais accueilli comme un souffle d’espoir par les habitants.

Jour 3 — Vigne, mémoire et colère froide
À flanc de montagne, la coopérative Terre Grecaniche certifie ses vins bio et chante ses racines gréco-calabraises. Orlando Salvatore montre du doigt la remorque neuve qui remplace celle volée en 2020 lors d’un raid mafieux : « Ils croyaient nous casser. Ils nous ont soudés ». Autour des vignes, l’herbe a repoussé, et avec elle la détermination. Au déjeuner, le chef Emanuele Maesano sert un nerello calabrese charnu. Le dessert arrive avec une chanson : « La Zappa e la Sciabola », la houe et le sabre. Entre les vers, un manifeste : cultiver plutôt que conquérir.

Jour 4 — Quand l’État local reprend la main
Retour en plaine, à Lamezia Terme. Dans un immeuble jadis propriété du clan Torcasio, la Comunità Progetto Sud abrite un centre pour mineurs non accompagnés, un atelier domotique et un foyer d’autonomie pour personnes handicapées. « Nous voulons que chaque pièce témoigne qu’une autre Italie existe », affirme Don Giacomo Panizza, fondateur au regard clair.
À Cinquefrondi, le maire Michele Conia nous entraîne sur le chantier de La Casa di Roberta, futur refuge pour femmes victimes de violences, édifié sur d’anciens bâtiments d’élevage saisis au clan Foriglio. Des graffeurs ont déjà tagué : Questo bene è di tutti – ce bien appartient à tous. Conia hausse les épaules : « Le vrai défi commence quand les clés nous sont remises. Trouver les financements, mobiliser les habitants, voilà le quotidien d’une commune résistante. »
Au-delà du voyage : des leçons pour l’Europe
Qu’avons-nous appris, sinon que la confiscation n’est qu’une page d’ouverture ? Sans projet collectif, un bien saisi peut rester un fardeau. Avec GOEL et ses alliés, il devient catalyseur d’une économie circulaire où déchets, bâtiments et personnes trouvent une seconde vie. La Locride nous enseigne aussi qu’accueillir le migrant, l’orphelin ou l’ex-toxicodépendant n’est pas acte de charité mais stratégie de revitalisation territoriale.
À l’heure de repartir, le bus longe une dernière fois la mer Ionienne. Sur la plage de Locri, des enfants jouent au football là où, la veille encore, nous plongions pour effacer la fatigue. Derrière eux, l’ostello écolo se détache comme une balise. On songe alors à ces mots de Vincenzo Linarello, président de GOEL : « La mafia adore l’ombre ; notre meilleur antidote, c’est la lumière. » Pendant quatre jours, cette lumière n’a cessé de grandir, non pas en posture héroïque, mais en gestes précis : distiller, bâtir, voter, chanter, accueillir.
Les mafias calculent en profits et en peur ; la Locride, désormais, calcule en dignité et en places ouvertes à la table commune. Et c’est peut-être cette comptabilité-là qui, un jour, inversera la balance.
Nos plus vifs remerciements vont à la constellation d’acteurs calabrais (coopérateurs, élus, artisans, chercheurs, migrants bâtisseurs et habitants engagés) qui, en ouvrant portes, archives et champs d’agrumes, ont transformé notre séjour en une leçon vivante de courage civique et d’économie de la dignité.
Pour aller plus loin :
Entrepreneuriat social, biens confisqués et reconquête d’un territoire sous emprise mafieuse
Calabre, Locride – 5-9 juin 2025
Lorsque l’autocar serpente enfin les collines sèches de la Locride, la Calabre nous accueille par un paradoxe : un paysage somptueux criblé de cicatrices invisibles, celles laissées par la ’Ndrangheta depuis près de deux siècles. C’est ici, entre mer Ionienne et contreforts de l’Aspromonte, que Crim’HALT, accompagné d’une quinzaine de participants européens, a mené son huitième séjour d’étude Erasmus + consacré à l’entrepreneuriat social et à la réutilisation des biens confisqués. Quatre jours d’immersion pour comprendre comment un territoire peut reconquérir, coopérative après coopérative, les espaces et les récits que le crime organisé croyait figés à jamais.
La loi Pio La Torre : un levier, pas une baguette magique
Tout part d’un texte pionnier : la loi italienne de 1982 qui érige l’association mafieuse en crime et permet de saisir les patrimoines mal acquis. Mais il faudra attendre 1996 pour que ces biens soient légalement destinés à un usage social. Encore faut-il des acteurs capables de transformer un domaine incendié en agritourisme, une villa aux volets clos en foyer pour mineurs ou un terrain vague en auberge écologique. Cet acteur-clef, dans la Locride, s’appelle GOEL.
*Auberge sur un terrain confisqué
GOEL, la coopérative qui retourne la peur
Fondé il y a vingt ans, le groupe coopératif GOEL fédère aujourd’hui trente-cinq entreprises sociales : fermes bio, laboratoire cosmétique, lignes de mode, hôtels responsables. Son credo : tout rendement financier doit rimer avec impact éthique et transparence absolue. L’éco-Ostello Locride, où notre délégation pose ses valises, illustre ce manifeste : quinze chambres bâties sur un terrain jadis contrôlé par le clan Cataldo. « Ici, même les murs racontent que les biens confisqués peuvent redevenir biens communs », sourit Michele, guide et responsable tourisme de GOEL.
Jour 1 — La terre comme matrice de dignité
Premier arrêt : l’Arca della Salvezza, coopérative chrétienne nichée dans les vergers de Roccella Ionica. Entre deux rangées d’oliviers, son président Geri Bantel nous confie avoir « mené une guerre sociale » contre les clans, armé d’outils agricoles plutôt que de kalachnikovs. La terre, ici, sert à réinsérer des mineurs en difficulté autant qu’à produire de l’huile.
L’après-midi, changement d’échelle mais pas de philosophie. Au Biodiversi Labs de Caulonia, des alambics sous vide extraient à −48 °C les molécules d’agrumes invendus ; le résidu deviendra compost ou cosmétique. « Chaque déchet que nous valorisons, c’est une opportunité économique que nous retirons à la ’Ndrangheta », explique la chimiste Maria-Teresa.
Le crépuscule tombe sur l’agritourisme ’A Lanterna, qui domine la côte ionienne. Entre 2008 et 2015, huit incendies criminels ont tenté d’éteindre cette ferme bio. Un tracteur calciné trône désormais à l’entrée – « notre monument à la résilience », glisse Nicola Bartolo, l’un des cinq associés, avant de nous tendre des bergamotes fraîchement cueillies.
Jour 2 — Accueillir pour reconstruire
Cap vers l’intérieur des terres. À Camini, la coopérative Eurocoop Servizi rénove des maisons abandonnées et les confie à des demandeurs d’asile contre un loyer symbolique – exactement la somme qu’ils ont investie en sueur et en savoir-faire pour les rebâtir. Dans l’atelier de céramique, Hamza, 21 ans, façonne un bol qu’il signera « Made in Camini ». « Je n’aurais jamais pensé que la poterie pouvait être une arme contre la mafia », souffle-t-il.
Quelques kilomètres plus loin, Riace et son ancien maire Domenico « Mimmo » Lucano nous rappellent que toute utopie a un coût politique. Suspendu, jugé, puis réhabilité, Lucano persiste à défendre son « Villaggio Globale », un réseau de logements partagés, d’écoles et de fresques qui crient : « La solidarité n’est pas un délit ». Dans les ruelles, les murs peints réclament justice sociale, antimafia et droits des migrants – un triptyque jugé subversif par Rome mais accueilli comme un souffle d’espoir par les habitants.
Jour 3 — Vigne, mémoire et colère froide
À flanc de montagne, la coopérative Terre Grecaniche certifie ses vins bio et chante ses racines gréco-calabraises. Orlando Salvatore montre du doigt la remorque neuve qui remplace celle volée en 2020 lors d’un raid mafieux : « Ils croyaient nous casser. Ils nous ont soudés ». Autour des vignes, l’herbe a repoussé, et avec elle la détermination. Au déjeuner, le chef Emanuele Maesano sert un nerello calabrese charnu. Le dessert arrive avec une chanson : « La Zappa e la Sciabola », la houe et le sabre. Entre les vers, un manifeste : cultiver plutôt que conquérir.
Au-delà du voyage : des leçons pour l’Europe
Qu’avons-nous appris, sinon que la confiscation n’est qu’une page d’ouverture ? Sans projet collectif, un bien saisi peut rester un fardeau. Avec GOEL et ses alliés, il devient catalyseur d’une économie circulaire où déchets, bâtiments et personnes trouvent une seconde vie. La Locride nous enseigne aussi qu’accueillir le migrant, l’orphelin ou l’ex-toxicodépendant n’est pas acte de charité mais stratégie de revitalisation territoriale.
À l’heure de repartir, le bus longe une dernière fois la mer Ionienne. Sur la plage de Locri, des enfants jouent au football là où, la veille encore, nous plongions pour effacer la fatigue. Derrière eux, l’ostello écolo se détache comme une balise. On songe alors à ces mots de Vincenzo Linarello, président de GOEL : « La mafia adore l’ombre ; notre meilleur antidote, c’est la lumière. » Pendant quatre jours, cette lumière n’a cessé de grandir, non pas en posture héroïque, mais en gestes précis : distiller, bâtir, voter, chanter, accueillir.
Les mafias calculent en profits et en peur ; la Locride, désormais, calcule en dignité et en places ouvertes à la table commune. Et c’est peut-être cette comptabilité-là qui, un jour, inversera la balance.
Nos plus vifs remerciements vont à la constellation d’acteurs calabrais (coopérateurs, élus, artisans, chercheurs, migrants bâtisseurs et habitants engagés) qui, en ouvrant portes, archives et champs d’agrumes, ont transformé notre séjour en une leçon vivante de courage civique et d’économie de la dignité.








0 commentaires