Crim’HALT se rend à l’avant première du troisième épisode de « Narcobusiness »

6 Déc 2023 | Articles | 0 commentaires

Jeudi 30 novembre, Crim’HALT a participé à la projection du troisième épisode de la série d’enquête vidéo « Narcobusiness » dans les locaux du journal Le Monde. Pendant deux ans, le professeur Bertrand Monnet, spécialiste de l’économie du crime et enseignant à l’Edhec, a réalisé un documentaire pour Le Monde dévoilant en détail le fonctionnement du cartel de Sinaloa au Mexique.

Bertrand Monnet au c?t? du chef d?un clan du cartel de Sinaloa, l?un des plus puissants du Mexique, en juin?2021.

Dans le troisième épisode intitulé « Dubaï connexion, comment blanchir cinquante millions de dollars », Bertrand Monnet, met en évidence l’importance capitale de combattre les paradis fiscaux afin de mettre un terme au trafic de drogue. À travers une immersion directe, il nous permet d’assister à une réunion entre un membre du cartel de Sinaloa et une société fiduciaire basée à Dubaï. L’objectif de cette rencontre est de blanchir des dizaines de millions de dollars provenant du trafic de fentanyl.

Après la diffusion du troisième épisode, Bertrand Monnet et le journaliste spécialisé dans la criminalité organisée, Thomas Saintourens, ont pris part à une session de questions-réponses.

Bertrand Monnet a partagé les différentes approches qu’il a utilisées lors de son investigation, ainsi que les défis auxquels il a dû faire face. Il accorde une importance primordiale à la confidentialité de l’identité des trafiquants de drogue. Après dix ans de travail, il a maintenu une présence régulière au sein du cartel de Sinaloa, se heurtant parfois à des obstacles inattendus qui l’ont finalement poussé à rentrer en France. Malgré cela, il a réussi à bâtir lentement des relations avec les trafiquants de drogue, gagnant ainsi leur confiance.

Séance questions-réponses avec Bertrand Monnet et Thomas Saintourens

Les politiques publiques antérieures aux Etats-Unis ont créé un contexte favorable à la consommation de fentanyl

Le marché américain est très attractif pour les producteurs de fentanyl car une grande partie de la population est déjà dépendante des opioïdes tels que l’oxycodone depuis le milieu des années 2000, avant que les États-Unis ne commencent à réguler ces substances. Si l’offre s’est tarie depuis la régulation américaine en matière d’opioïdes, la dépendance persiste, offrant ainsi aux trafiquants un marché florissant en Amérique du Nord.

Le fentanyl : un modèle économique à deux visages

Dans l’épisode 3, Bertrand Monnet met l’accent sur l’aspect entrepreneurial du cartel, qui ressemble finalement à une entreprise multinationale légale. Cependant, il est important de noter que la production de fentanyl reste principalement artisanale. En effet, la fabrication se déroule principalement la nuit, dans de petits laboratoires clandestins. Pendant la journée, ces locaux sont utilisés à des fins légales, tels que des cabinets dentaires ou des ateliers de couture. C’est la nuit que ces laboratoires prennent vie, afin de réduire les pertes en cas de descentes menées par les autorités mexicaines.

Dubaï : une politique immobilière permissive propice au blanchiment d’argent

Dubaï est souvent considérée comme un paradis du blanchiment d’argent en raison de sa politique immobilière permissive. Cette situation permet aux criminels et aux fraudeurs de dissimuler leurs actifs illégalement acquis en investissant dans l’immobilier de luxe de cette ville.

Dans l’enquête vidéo, une scène montre une réunion avec une société fiduciaire où le sujet du blanchiment d’argent est abordé de manière assez explicite. Il est même fait mention « d’argent clarifié ». Malgré les apparences, cette société ne présente aucun risque. En effet, à Dubaï, il est possible d’investir jusqu’à 400 millions de dollars dans l’immobilier sans que l’origine des fonds soit vérifiée. Ainsi, Dubaï offre un cadre idéal pour le blanchiment d’argent des grands trafiquants.

L’administration Biden a fait preuve d’un engagement rigoureux dans la lutte contre le fentanyl en allouant 40 milliards de dollars. Cependant, pour réellement s’attaquer à ce problème, il est crucial de donner la priorité à la lutte contre les paradis fiscaux tels que Dubaï. Ces juridictions offrent un refuge aux activités financières illicites, facilitant ainsi le blanchiment d’argent et la circulation clandestine de fonds liés au fentanyl. En mettant en place des mesures efficaces pour démanteler ces paradis fiscaux et en renforçant la coopération judiciaire internationale dans la lutte contre le blanchiment d’argent, il sera possible de fragiliser l’infrastructure financière qui soutient le commerce illicite de cette drogue mortelle. Une approche globale est donc essentielle pour combattre efficacement le trafic de fentanyl.

Une nouvelle cible pour les trafiquants : le marché européen

En raison de l’implication croissante du gouvernement américain dans la lutte contre le fentanyl, les trafiquants réorientent peu à peu leurs activités vers l’Europe et l’Amérique du Sud, anticipant une baisse du marché américain. En Europe, la Mocro Maffia, qui a le contrôle des ports de Rotterdam, est susceptible de devenir un partenaire privilégié pour inonder le marché européen.

Retrouvez ci-dessous le troisième épisode :

« Dubaï connexion, comment blanchir cinquante millions de dollars » : découvrez le troisième épisode de notre série vidéo « Narco Business »

Du 22 au 30 août 2026 s’est déroulé le projet L.E.G.A.L. sur les terrains confisqués à la mafia de la coopérative Al Di Là Dei Sogni en Campanie, dans la ville de Sessa Aurunca. L’occasion pour Crim’halt d’y emmener Mohamed Benmeddour, médiateur dans les quartiers nord de Marseille et Yasmina Bel Hadj, chargée de mission prévention de la délinquance (entre autres casquettes toutes liées à la protection de la jeunesse) à la mairie de Marseille, tous deux envoyés sur les conseils de l’association Conscience, fondée par le désormais élu marseillais Amine Kessaci.

Le groupe du projet L.E.G.A.L. lors du premier soir à la coopérative. Autour d’un bon plat de pâtes, évidemment!
Crédit photo : Al Di Là Dei Sogni

L.E.G.A.L. c’est quoi?

L.E.G.A.L. pour Learning, Education & Good-practices for Active Legality – Apprentissage, éducation et bonnes pratiques pour une légalité active. Cette nouvelle formation Erasmus+ est destinée aux travailleurs en lien avec la jeunesse. La formation a réuni 20 personnes : dix-huit travailleurs de jeunesse et deux formateurs. Les participants étaient envoyés par six organisations partenaires, à raison de trois travailleurs de jeunesse par pays : Italie, France, Roumanie, Bulgarie, Serbie et Lituanie.

OBJECTIFS :

– Renforcer les compétences des travailleurs de jeunesse dans l’utilisation de l’éducation non formelle pour promouvoir la légalité, la citoyenneté active et la justice sociale.
– Fournir des outils pratiques pour travailler auprès de jeunes vulnérables et prévenir l’influence de la criminalité.
– Échanger des bonnes pratiques européennes en matière d’action sociale antimafia, – d’engagement communautaire et de réutilisation des biens confisqués.

Concernant notre participation à ce séjour sur la coopérative, en répondant à ce type d’appels à projet européens qui s’inscrivent dans le programme Erasmus +, le rôle de Crim’Halt est ici de faire la connexion entre la ville de Marseille et un des nombreux acteurs engagés en Italie dans la lutte anti mafia. Pour donner des idées à nos responsables locaux, et plus largement sensibiliser les citoyens dans le rôle qu’ils peuvent jouer pour faire reculer la violence causée par le crime organisé en France.

Le groupe du projet L.E.G.A.L. en atelier.
Crédit photo: Jolan Zaparty
Aux côtés de Gaetano, ex-camorriste incarcéré à de multiples reprises depuis ses 16 ans, condamné pour trafic de drogue international et devenu, au travers une fin de peine aménagée au sein de la coopérative, désormais l’un des piliers de Al Di Là Dei Sogni.
Crédit photo : Al Di La Dei Sogni
Durant une semaine, le groupe du projet L.E.G.A.L. a participé activement à la vie de la coopérative, travaillant notamment sur ses 17 hectares de terrains agricoles confisqués à la mafia.
Crédit photo : Jolan ZAPARTY

Un point sur la loi d’usage social des biens confisqués

Il faut aujourd’hui faire le point sur la loi d’usage social des biens confisqués en France : la loi d’avril 2024 permet désormais aux collectivités territoriales et aux associations de se voir attribuer des biens immobiliers saisis pour y mener des projets d’intérêt général ou de logement social. L’élargissement légal permet aux mairies et structures locales de solliciter l’AGRASC (Agence de gestion et de recouvrement des avoirs saisis et confisqués) pour réemployer ces actifs. Finalités sociales : transformation des biens en logements d’urgence, structures d’insertion ou centres pour l’économie sociale et solidaire.

La loi a donc étendu le pouvoir des collectivités qui peuvent désormais préempter ces biens. Mais le mécanisme est encore trop peu connu de leurs services, et trop peu utilisé. A Marseille, l’exemple de la maison d’un trafiquant de cocaïne confisquée aux Aygalades, dans le 14e arrondissement, et transformée en centre d’hébergement d’urgence en 2023 est désormais assez connu. Mais à quand de nouveaux projets? Rien que sur la ville de Marseille, Crim’HALT a déjà eu vent d’au moins trois biens confisqués par l’AGRASC qui pourraient être reaffectés socialement, y compris dans les beaux quartiers comme cet immeuble de haut standing situé sur la Corniche, confisqué à des escrocs de la taxe carbone européenne, mis en vente aux enchères pour 4,7 millions d’euros en septembre 2025, mais qui n’a pas trouvé preneur et reste donc aujourd’hui vide et inoccupé.

Vue aérienne du Carlton Palace sur la Corniche.
Crédit photo : Agorastore

En Campanie, dans le sud de l’Italie mais plus largement partout dans la botte, on compte déjà près d’un millier d’exemples de réussite de ces transformations d’un lieu anciennement criminel en un espace au service de la collectivité. A la coopérative Al Di Là Dei Sogni, Simmaco, à l’origine du projet, rappelle ce que dit le droit :

La loi italienne parle d’une réutilisation à des fins sociales ou productives. Dans le social, on peut tout imaginer : un foyer d’accueil pour mineurs en danger, un centre culturel, une résidence médicalisée pour personnes âgées, un centre d’urgence pour des personnes toxicodépendantes, un lieu dédié à des communautés éducatives, pour les personnes souffrant de handicap mental… Tout est possible. Pour les activités productives, c’est la même chose. Si l’on veut imaginer un atelier de fabrication de tables ou de chaussures, c’est possible. La seule condition est que 30% des personnes travaillant dans la nouvelle structure soient reconnues – par les services de santé ou les services sociaux – comme étant des personnes défavorisées.

Depuis que notre association participe à des séjours Erasmus + sur cette thématique, Crim’Halt en a fait la promotion auprès d’acteurs de l’économie sociale et solidaire, de journalistes, de magistrats… Sans oublier bien sûr les familles de victimes que nous avons emmené sur ces programmes de formation.

A Sessa Aurunca, la coopérative sociale qui nous a hébergé cette semaine est un modèle de partenariat réussi pour aider des publics vulnérables et faire reculer l’emprise criminelle sur un territoire. Celui-ci fait travailler main dans la main des travailleurs sociaux, d’anciens détenus passés par le parcours de coopérateur de justice, des personnes en situation de handicap, d’anciens toxicomanes, les autorités qui luttent contre le crime organisé en Italie…Sans oublier des acteurs du monde éducatif, la population locale et au delà.

Et la coopérative ne compte pas s’arrêter là. Dernier projet en date : la gestion d’un nouveau bien confisqué récupéré par Al Di Là Dei Sogni au mois d’août 2025. Baptisé Al Di Là Del Mare, il s’agit d’une villa cossue située en bord de mer, saisie puis confisquée à un homme d’affaires local véreux qui faisait du business avec la Camorra. L’équipe de la coopérative réfléchit encore à ce qu’elle pourra faire sur place, un restaurant solidaire, un studio de musique pourquoi pas… Une radio associative, pilotée par une ONG, s’est dors et déjà installée au sous-sol de la villa qui compte deux étages et de beaux espaces extérieurs, à 3 minutes à pied de la mer. C’est un peu comme si chez nous, une belle demeure de la Côte d’azur était confisquée à un criminel notoire pour être transformée en centre culturel et social. Ça fait rêver non?

Al Di La Del Mare.
Crédit photo : Jolan Zaparty
Sur la terrasse du nouveau bien confisqué. Simmaco (2ème à g.), fondateur de la coopérative, nous a raconté l’histoire du bien.
Crédit photo : Jolan Zaparty
L’emplacement de la future radio associative.
Crédit photo : Jolan Zaparty

En résumé, pour lutter efficacement contre le crime organisé, il faut aussi des citoyens organisés. Les réseaux criminels se nourrissant des failles de l’État social, s’infiltrant là où l’action des pouvoirs publics se délite, ou les liens entre citoyens d’une même communauté s’affaiblissent. En faisant travailler ensemble une justice indépendante et des élus volontaires, des acteurs de terrain chevronnés et des habitants éclairés, opposons-lui donc une résistance collective.

Lors de notre retour du séjour organisé dans le cadre du projet L.E.G.A.L., la délégation française a pu défendre l’intérêt de tels projets auprès de l’élu Amine Kessaci, déjà fin connaisseur du modèle Italien. Gageons que ces nouveaux retours d’expérience et de terrains lui permettront à lui et à son équipe de monter de nouveaux projets pour faire avancer le modèle de l’usage social des biens confisqués à Marseille.

Retour d’expériences auprès de l’élu marseillais Amine Kessaci.
Crédit photo : Ville de Marseille

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