Kawtar, quatre ans après nous ne l’oublions pas

9 Juil 2024 | Articles | 0 commentaires

Il y a quatre ans, le 9 juillet 2021, alors qu’elle était sortie fêter son bac et son admission à la Sorbonne, Kawtar Benaïm, jeune marseillaise de 17 ans perdait la vie, fauchée par des trafiquants. Aujourd’hui, la famille bataille toujours pour obtenir son relogement et attend encore l’arrestation des meurtriers.

Kawtar

Sur le bras de Jasmine, un discret tatouage représente une ligne de battement de cœur et les initiales de sa sœur. « Pour toujours l’avoir près de moi ».  Quatre ans après la mort de Kawtar, la jeune femme de 27 ans n’a pas encore repris son travail dans les assurances, souhaitant rester au chevet de sa mère, dans l’appartement familial situé à Saint-Loup, dans le 10ème arrondissement de Marseille. « Ma mère est tombée très malade à la suite du décès de Kawtar.  On lui a diagnostiqué une tumeur très rare.»

Ce 9 juillet 2025, cela fait tout juste quatre ans que Jasmine a perdu sa petite sœur Kawtar, 17 ans, dont la vie a été fauchée par une fusillade le 9 juillet 2021. C’était un vendredi soir d’été. Le mardi d’avant, la jeune fille venait d’obtenir son bac avec mention, elle avait aussi appris qu’elle était admise à la Sorbonne pour la rentrée prochaine. « Le samedi on devait aller signer le contrat pour l’appartement parce qu’elle devait emménager en colocation avec une copine », raconte Jasmine. Le soir du drame, l’amie de sa grande sœur, à laquelle cette dernière avait prêté sa Fiat 500, était passée chercher Kawtar dans le centre ville de Marseille où elle était allée faire les boutiques avec des amies. Également dans la voiture, le petit ami de la conductrice signalait qu’il avait d’abord un rendez-vous à honorer. C’est certainement cet homme de 21 ans, connu pour des affaires de stupéfiants, qui avait été visé à l’entrée d’une cité de Septèmes par les tirs de deux hommes encagoulés. Mais celui-ci n’avait été blessé qu’à l’épaule tandis que la conductrice de la Fiat était miraculeusement sortie indemne de ce déluge de feu… A l’arrière de la voiture Kawtar, en revanche, avait été touchée à la tête par trois balles de fusil d’assaut.

De sa sœur, Jasmine raconte qu’elle avait de grandes ambitions. « Elle voulait faire de longues études de lettres« . L’an dernier, Jasmine s’est rendue au Maroc, où sa petite sœur a été enterrée et où elle a pu aller se recueillir tous les jours sur sa tombe. « Ne pas l’avoir enterré en France, c’est l’un de nos plus grands regrets », admet-elle aujourd’hui. Il y a deux ans, la famille et quelques amis de Kawtar étaient allés déposer des fleurs et des petits mots sur le lieu du drame. « Même ça je n’y arrive plus. On a attendu que la journée passe… »

Au-delà de la douleur, la famille attend toujours aussi une solution de relogement. Malgré les relances répétées aux bailleurs sociaux, Jasmine, sa maman et son autre petite sœur, Sarah, ont continué de vivre dans le même appartement. Un autre drame est venu s’ajouter, l’an dernier Jasmine et Sarah ont perdu leur mère, décédée des suites de la maladie. Où en est l’enquête sur la mort de Kawtar ? En février 2024, deux hommes, âgés de 22 et 21 ans, ont été mis en examen des chefs de « complicité de meurtre et de tentatives de meurtres en bande organisée », ainsi que de « participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation de crimes », d’après le parquet de Marseille. Et depuis plus rien. 

« C’est le donneur de go et le co-détenu du donneur de go qui ont été arrêtés.  Ce n’est pas ceux qui ont porté le coup fatal à ma sœur » croit savoir Jasmine.  « Le juge nous dit que c’est en cours, la police pareil. Rien ne pourra lever notre douleur, mais de savoir que justice est rendue, ça pourrait l’estomper. De savoir que la justice est passée nous permettrait d’essayer d’avancer. »

Au moins, Jasmine a réussi au bout de deux ans, à faire annuler, le crédit et l’assurance de la voiture ou sa sœur est décédée, retenue sous scellés, et qu’elle continuait pourtant de payer, quasiment 500 euros tous les mois. Au mois de mars 2024, Jasmine participait également à un séjour Erasmus+ organisé en Italie par  Crim’HALT, pour un partage d’expériences avec des familles de victimes italiennes,  à la découverte de l’anti-mafia sociale et de leur travail mené pour faire reculer la violence liée au crime organisé. Jasmine et d’autres parents de victimes françaises avaient échangé et communié avec des victimes italiennes. Jasmine avait fini dans les bras de la sœur de Don Peppe Diana, prêtre assassiné par la Camorra, provoquant les larmes d’une centaine de personnes présents dans la salle de la Casa Don Diana. « Même si on y repense tous les jours, la date anniversaire est un moment plus douloureux encore. On repense à tout. Il n’y a rien pour refroidir la haine qui est là… Tant qu’il n’y a pas de procès, on ne peut pas dire que les personnes qui l’ont tué vont payer. On attend, quoi je ne sais pas, mais on attend. »

Jolan Zaparty

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Du 22 au 30 août 2026 s’est déroulé le projet L.E.G.A.L. sur les terrains confisqués à la mafia de la coopérative Al Di Là Dei Sogni en Campanie, dans la ville de Sessa Aurunca. L’occasion pour Crim’halt d’y emmener Mohamed Benmeddour, médiateur dans les quartiers nord de Marseille et Yasmina Bel Hadj, chargée de mission prévention de la délinquance (entre autres casquettes toutes liées à la protection de la jeunesse) à la mairie de Marseille, tous deux envoyés sur les conseils de l’association Conscience, fondée par le désormais élu marseillais Amine Kessaci.

Le groupe du projet L.E.G.A.L. lors du premier soir à la coopérative. Autour d’un bon plat de pâtes, évidemment!
Crédit photo : Al Di Là Dei Sogni

L.E.G.A.L. c’est quoi?

L.E.G.A.L. pour Learning, Education & Good-practices for Active Legality – Apprentissage, éducation et bonnes pratiques pour une légalité active. Cette nouvelle formation Erasmus+ est destinée aux travailleurs en lien avec la jeunesse. La formation a réuni 20 personnes : dix-huit travailleurs de jeunesse et deux formateurs. Les participants étaient envoyés par six organisations partenaires, à raison de trois travailleurs de jeunesse par pays : Italie, France, Roumanie, Bulgarie, Serbie et Lituanie.

OBJECTIFS :

– Renforcer les compétences des travailleurs de jeunesse dans l’utilisation de l’éducation non formelle pour promouvoir la légalité, la citoyenneté active et la justice sociale.
– Fournir des outils pratiques pour travailler auprès de jeunes vulnérables et prévenir l’influence de la criminalité.
– Échanger des bonnes pratiques européennes en matière d’action sociale antimafia, – d’engagement communautaire et de réutilisation des biens confisqués.

Concernant notre participation à ce séjour sur la coopérative, en répondant à ce type d’appels à projet européens qui s’inscrivent dans le programme Erasmus +, le rôle de Crim’Halt est ici de faire la connexion entre la ville de Marseille et un des nombreux acteurs engagés en Italie dans la lutte anti mafia. Pour donner des idées à nos responsables locaux, et plus largement sensibiliser les citoyens dans le rôle qu’ils peuvent jouer pour faire reculer la violence causée par le crime organisé en France.

Le groupe du projet L.E.G.A.L. en atelier.
Crédit photo: Jolan Zaparty
Aux côtés de Gaetano, ex-camorriste incarcéré à de multiples reprises depuis ses 16 ans, condamné pour trafic de drogue international et devenu, au travers une fin de peine aménagée au sein de la coopérative, désormais l’un des piliers de Al Di Là Dei Sogni.
Crédit photo : Al Di La Dei Sogni
Durant une semaine, le groupe du projet L.E.G.A.L. a participé activement à la vie de la coopérative, travaillant notamment sur ses 17 hectares de terrains agricoles confisqués à la mafia.
Crédit photo : Jolan ZAPARTY

Un point sur la loi d’usage social des biens confisqués

Il faut aujourd’hui faire le point sur la loi d’usage social des biens confisqués en France : la loi d’avril 2024 permet désormais aux collectivités territoriales et aux associations de se voir attribuer des biens immobiliers saisis pour y mener des projets d’intérêt général ou de logement social. L’élargissement légal permet aux mairies et structures locales de solliciter l’AGRASC (Agence de gestion et de recouvrement des avoirs saisis et confisqués) pour réemployer ces actifs. Finalités sociales : transformation des biens en logements d’urgence, structures d’insertion ou centres pour l’économie sociale et solidaire.

La loi a donc étendu le pouvoir des collectivités qui peuvent désormais préempter ces biens. Mais le mécanisme est encore trop peu connu de leurs services, et trop peu utilisé. A Marseille, l’exemple de la maison d’un trafiquant de cocaïne confisquée aux Aygalades, dans le 14e arrondissement, et transformée en centre d’hébergement d’urgence en 2023 est désormais assez connu. Mais à quand de nouveaux projets? Rien que sur la ville de Marseille, Crim’HALT a déjà eu vent d’au moins trois biens confisqués par l’AGRASC qui pourraient être reaffectés socialement, y compris dans les beaux quartiers comme cet immeuble de haut standing situé sur la Corniche, confisqué à des escrocs de la taxe carbone européenne, mis en vente aux enchères pour 4,7 millions d’euros en septembre 2025, mais qui n’a pas trouvé preneur et reste donc aujourd’hui vide et inoccupé.

Vue aérienne du Carlton Palace sur la Corniche.
Crédit photo : Agorastore

En Campanie, dans le sud de l’Italie mais plus largement partout dans la botte, on compte déjà près d’un millier d’exemples de réussite de ces transformations d’un lieu anciennement criminel en un espace au service de la collectivité. A la coopérative Al Di Là Dei Sogni, Simmaco, à l’origine du projet, rappelle ce que dit le droit :

“La loi italienne parle d’une réutilisation à des fins sociales ou productives. Dans le social, on peut tout imaginer : un foyer d’accueil pour mineurs en danger, un centre culturel, une résidence médicalisée pour personnes âgées, un centre d’urgence pour des personnes toxicodépendantes, un lieu dédié à des communautés éducatives, pour les personnes souffrant de handicap mental… Tout est possible. Pour les activités productives, c’est la même chose. Si l’on veut imaginer un atelier de fabrication de tables ou de chaussures, c’est possible. La seule condition est que 30% des personnes travaillant dans la nouvelle structure soient reconnues – par les services de santé ou les services sociaux – comme étant des personnes défavorisées.”

Depuis que notre association participe à des séjours Erasmus + sur cette thématique, Crim’Halt en a fait la promotion auprès d’acteurs de l’économie sociale et solidaire, de journalistes, de magistrats… Sans oublier bien sûr les familles de victimes que nous avons emmené sur ces programmes de formation.

A Sessa Aurunca, la coopérative sociale qui nous a hébergé cette semaine est un modèle de partenariat réussi pour aider des publics vulnérables et faire reculer l’emprise criminelle sur un territoire. Celui-ci fait travailler main dans la main des travailleurs sociaux, d’anciens détenus passés par le parcours de coopérateur de justice, des personnes en situation de handicap, d’anciens toxicomanes, les autorités qui luttent contre le crime organisé en Italie…Sans oublier des acteurs du monde éducatif, la population locale et au delà.

Et la coopérative ne compte pas s’arrêter là. Dernier projet en date : la gestion d’un nouveau bien confisqué récupéré par Al Di Là Dei Sogni au mois d’août 2025. Baptisé Al Di Là Del Mare, il s’agit d’une villa cossue située en bord de mer, saisie puis confisquée à un homme d’affaires local véreux qui faisait du business avec la Camorra. L’équipe de la coopérative réfléchit encore à ce qu’elle pourra faire sur place, un restaurant solidaire, un studio de musique pourquoi pas… Une radio associative, pilotée par une ONG, s’est dors et déjà installée au sous-sol de la villa qui compte deux étages et de beaux espaces extérieurs, à 3 minutes à pied de la mer. C’est un peu comme si chez nous, une belle demeure de la Côte d’azur était confisquée à un criminel notoire pour être transformée en centre culturel et social. Ça fait rêver non?

Al Di La Del Mare.
Crédit photo : Jolan Zaparty
Sur la terrasse du nouveau bien confisqué. Simmaco (2ème à g.), fondateur de la coopérative, nous a raconté l’histoire du bien.
Crédit photo : Jolan Zaparty
L’emplacement de la future radio associative.
Crédit photo : Jolan Zaparty

En résumé, pour lutter efficacement contre le crime organisé, il faut aussi des citoyens organisés. Les réseaux criminels se nourrissant des failles de l’État social, s’infiltrant là où l’action des pouvoirs publics se délite, ou les liens entre citoyens d’une même communauté s’affaiblissent. En faisant travailler ensemble une justice indépendante et des élus volontaires, des acteurs de terrain chevronnés et des habitants éclairés, opposons-lui donc une résistance collective.

Lors de notre retour du séjour organisé dans le cadre du projet L.E.G.A.L., la délégation française a pu défendre l’intérêt de tels projets auprès de l’élu Amine Kessaci, déjà fin connaisseur du modèle Italien. Gageons que ces nouveaux retours d’expérience et de terrains lui permettront à lui et à son équipe de monter de nouveaux projets pour faire avancer le modèle de l’usage social des biens confisqués à Marseille.

Retour d’expériences auprès de l’élu marseillais Amine Kessaci.
Crédit photo : Ville de Marseille

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