La confiscation sans condamnation pénale : l’arme fatale de l’Italie contre la mafia

14 Mar 2025 | Articles | 0 commentaires

Outil redoutable dans la lutte contre la mafia, la confiscation préventive – plus communément appelée confiscation sans condamnation pénale – est devenue un élément central du dispositif antimafia en Italie.

Le magistrat italien Francesco Menditto, spécialiste de cette mesure, nous en livre les clés de compréhension. Il s’agit d’une confiscation spécifique à l’Italie, unique au sein de l’Union européenne.

Un instrument patrimonial et non répressif

Contrairement à la confiscation classique, qui sanctionne une infraction, la confiscation préventive frappe le patrimoine d’origine criminelle sans viser directement la personne. Son objectif est de soustraire les biens illicitement acquis du circuit économique, de limiter l’influence des organisations criminelles et de favoriser leur réaffectation légitime par l’État.

On parle de confiscation sans condamnation pénale, car elle peut être prononcée indépendamment d’une condamnation pénale. Son prononcé repose sur une chaîne policière et juridictionnelle spécialisée.

Une procédure encadrée : le rôle clé des enquêtes patrimoniales

En Italie, il existe deux types d’enquêtes :

  • Les enquêtes pénales traditionnelles, visant à recueillir des preuves pour une procédure pénale ; permet le recours à des moyens intrusifs tels que les interceptions téléphoniques, les saisies ou encore les perquisitions
  • Les enquêtes patrimoniales, qui reposent sur l’analyse de documents et de registres publics (immobiliers, fiscaux, bancaires…)

Ces enquêtes peuvent être menées en parallèle, en « doppio binario », permettant d’exploiter les éléments des investigations pénales pour nourrir le dossier patrimonial. Cependant, l’ouverture d’une enquête pénale n’est pas une condition préalable à l’ouverture d’une enquête patrimoniale, et réciproquement. Les deux procédures sont indépendantes l’une de l’autre, bien que les éléments de preuve recueillis dans chacune puissent s’enrichir mutuellement.

La Guardia di Finanza, police spécialisée dans la lutte contre les infractions économiques, joue un rôle central dans ces investigations, aux côtés des unités spécialisées des parquets.

Qui peut demander la confiscation préventive ?

Trois autorités sont compétentes pour requérir cette mesure :

  • Le ministère public (procureur national antimafia, procureurs régionaux et de district),
  • Le « questeur », autorité chargée de l’ordre public, sous l’autorité du préfet
  • La Direction d’enquête antimafia (DIA), corps inter-forces de police judiciaire sous l’autorité du procureur national antimafia.

La requête est examinée par un juge pénal spécialisé en mesures de prévention, appartenant à une section spécifique de chaque tribunal régional. Ces magistrats, au nombre de 5 à 6 par section, possèdent une expertise en droit pénal et se consacrent essentiellement aux confiscations préventives.

Une procédure juridictionnelle avec un régime de preuve aménagé

Bien que relevant du domaine pénal, la confiscation préventive se distingue par un régime probatoire assoupli.

En Italie, la procédure pénale suit un modèle accusatoire, où la preuve se forme dans le cadre du contradictoire. Toutefois, pour la confiscation préventive, la charge de la preuve est allégée :

  • L’accusation peut se limiter à produire des documents, qui seront évalués par le tribunal.
  • Les témoins entendus dans l’enquête pénale n’ont pas à être réinterrogés à l’audience, leurs déclarations écrites suffisent.
  • Le tribunal dispose de pouvoirs d’office étendus pour compléter le dossier si nécessaire.

Les critères de la confiscation préventive

Deux conditions cumulatives doivent être établies :

  • La disponibilité des biens par la personne visée : la notion de « disponibilité » inclut non seulement les biens enregistrés à son nom, mais aussi ceux détenus indirectement (via des prête-noms, des structures opaques…). Pour certaines personnes spécifiques (conjoint, enfants et personnes à charge), il existe une présomption : le ministère public n’a qu’à prouver le lien de parenté et l’incapacité économique du détenteur à acquérir le bien avec des revenus légaux.
  • L’origine illicite du bien : soit le ministère public parvient à démontrer que le bien a été acquis grâce à des fonds issus d’activités illégales ou blanchis, soit, il met en évidence une disproportion manifeste entre la valeur des biens et les revenus déclarés, démontrant ainsi que ces biens n’ont pas pu être acquis de manière licite.

Un exemple emblématique est celui du Café de Paris, prestigieux établissement romain. Officiellement, il appartenait à un modeste barbier calabrais. Pourtant, une enquête patrimoniale a révélé une disproportion entre ses revenus déclarés et les recettes du café. Des écoutes téléphoniques ont également mis en évidence des instructions données par un chef mafieux sur le chiffre d’affaires hebdomadaire. Une enquête patrimoniale approfondie a révélé que ce bien appartenait, de facto, à la mafia, ce qui a conduit à la confiscation du Café, sans qu’aucune condamnation pénale ne soit prononcée ni à l’encontre du barbier servant de prête-nom, ni à l’encontre du clan mafieux.

Un outil ciblé sur des profils précis

La loi italienne ne permet pas de confisquer les biens de n’importe qui. Elle limite l’application de cette mesure préventive aux personnes pour lesquelles les enquêteurs disposent de nombreux éléments de preuve établissant leur appartenance à une organisation mafieuse (reposant sur la notion de « dangerosité sociale ») ou leur implication dans d’autres infractions graves, énumérées de manière exhaustive par la loi (notamment les infractions économiques telles que la fraude et l’évasion fiscale).

Une décision juridiquement encadrée et susceptible de recours

Les décisions de confiscation préventive sont longuement motivées. Le tribunal détaille précisément les éléments justifiant la mesure. Les personnes concernées disposent de voies de recours :

  • Devant la Cour d’appel,
  • Puis, en dernier ressort, devant la Cour de cassation.

Nature juridique de la confiscation préventive

Cette mesure, étrangère à l’ordre juridique français, soulève la question de sa nature juridique.

Selon la jurisprudence italienne et européenne (Cour européenne des droits de l’homme), la confiscation de prévention relève de la matière pénale sans pour autant constituer une sanction pénale. Elle poursuit une finalité essentiellement récupératrice (asset recovery), visant à rétablir la légalité des biens acquis ou obtenus de manière illicite (CEDH, Garofalo c. Italie, 2025).

Par ailleurs, la Cour européenne des droits de l’homme a confirmé à plusieurs reprises la conformité de la confiscation préventive avec la Convention européenne des droits de l’homme. Cette compatibilité repose sur plusieurs garanties fondamentales, notamment l’indépendance du juge chargé de prononcer la mesure, qui statue en formation collégiale composée de trois magistrats, le caractère contradictoire de la procédure et le respect des droits de la défense.

Enfin, la directive européenne 2024/1260 visant à harmoniser les législations en matière de confiscation, impose désormais aux États membres d’instaurer des mécanismes de confiscation, sans condamnation pénale, des biens d’origine criminelle (articles 15 et 16).

C’est grâce à cette mesure de confiscation préventive que l’Italie est parvenue à affaiblir la mafia en lui retirant massivement ses biens, sur lesquels se fondent leur pouvoir économique et d’emprise territoriale. Cela a permis à ces biens d’être réinvestis dans l’intérêt collectif, transformés en biens communs et réaffectés à des fins sociales et institutionnelles, notamment au profit d’associations, de coopératives et d’autres acteurs engagés.

Le 26 mars dernier, Francesco Menditto a expliqué en détails les rouages de cette confiscation si particulière, lors de l’événement LinkedIn Live organisé dans le cadre du projet européen RINSE.

La rediffusion de cette intervention est désormais disponible sur notre chaîne YouTube — une occasion à ne pas manquer pour (re)découvrir cette pratique emblématique du système italien !

Du 22 au 30 août 2026 s’est déroulé le projet L.E.G.A.L. sur les terrains confisqués à la mafia de la coopérative Al Di Là Dei Sogni en Campanie, dans la ville de Sessa Aurunca. L’occasion pour Crim’halt d’y emmener Mohamed Benmeddour, médiateur dans les quartiers nord de Marseille et Yasmina Bel Hadj, chargée de mission prévention de la délinquance (entre autres casquettes toutes liées à la protection de la jeunesse) à la mairie de Marseille, tous deux envoyés sur les conseils de l’association Conscience, fondée par le désormais élu marseillais Amine Kessaci.

Le groupe du projet L.E.G.A.L. lors du premier soir à la coopérative. Autour d’un bon plat de pâtes, évidemment!
Crédit photo : Al Di Là Dei Sogni

L.E.G.A.L. c’est quoi?

L.E.G.A.L. pour Learning, Education & Good-practices for Active Legality – Apprentissage, éducation et bonnes pratiques pour une légalité active. Cette nouvelle formation Erasmus+ est destinée aux travailleurs en lien avec la jeunesse. La formation a réuni 20 personnes : dix-huit travailleurs de jeunesse et deux formateurs. Les participants étaient envoyés par six organisations partenaires, à raison de trois travailleurs de jeunesse par pays : Italie, France, Roumanie, Bulgarie, Serbie et Lituanie.

OBJECTIFS :

– Renforcer les compétences des travailleurs de jeunesse dans l’utilisation de l’éducation non formelle pour promouvoir la légalité, la citoyenneté active et la justice sociale.
– Fournir des outils pratiques pour travailler auprès de jeunes vulnérables et prévenir l’influence de la criminalité.
– Échanger des bonnes pratiques européennes en matière d’action sociale antimafia, – d’engagement communautaire et de réutilisation des biens confisqués.

Concernant notre participation à ce séjour sur la coopérative, en répondant à ce type d’appels à projet européens qui s’inscrivent dans le programme Erasmus +, le rôle de Crim’Halt est ici de faire la connexion entre la ville de Marseille et un des nombreux acteurs engagés en Italie dans la lutte anti mafia. Pour donner des idées à nos responsables locaux, et plus largement sensibiliser les citoyens dans le rôle qu’ils peuvent jouer pour faire reculer la violence causée par le crime organisé en France.

Le groupe du projet L.E.G.A.L. en atelier.
Crédit photo: Jolan Zaparty
Aux côtés de Gaetano, ex-camorriste incarcéré à de multiples reprises depuis ses 16 ans, condamné pour trafic de drogue international et devenu, au travers une fin de peine aménagée au sein de la coopérative, désormais l’un des piliers de Al Di Là Dei Sogni.
Crédit photo : Al Di La Dei Sogni
Durant une semaine, le groupe du projet L.E.G.A.L. a participé activement à la vie de la coopérative, travaillant notamment sur ses 17 hectares de terrains agricoles confisqués à la mafia.
Crédit photo : Jolan ZAPARTY

Un point sur la loi d’usage social des biens confisqués

Il faut aujourd’hui faire le point sur la loi d’usage social des biens confisqués en France : la loi d’avril 2024 permet désormais aux collectivités territoriales et aux associations de se voir attribuer des biens immobiliers saisis pour y mener des projets d’intérêt général ou de logement social. L’élargissement légal permet aux mairies et structures locales de solliciter l’AGRASC (Agence de gestion et de recouvrement des avoirs saisis et confisqués) pour réemployer ces actifs. Finalités sociales : transformation des biens en logements d’urgence, structures d’insertion ou centres pour l’économie sociale et solidaire.

La loi a donc étendu le pouvoir des collectivités qui peuvent désormais préempter ces biens. Mais le mécanisme est encore trop peu connu de leurs services, et trop peu utilisé. A Marseille, l’exemple de la maison d’un trafiquant de cocaïne confisquée aux Aygalades, dans le 14e arrondissement, et transformée en centre d’hébergement d’urgence en 2023 est désormais assez connu. Mais à quand de nouveaux projets? Rien que sur la ville de Marseille, Crim’HALT a déjà eu vent d’au moins trois biens confisqués par l’AGRASC qui pourraient être reaffectés socialement, y compris dans les beaux quartiers comme cet immeuble de haut standing situé sur la Corniche, confisqué à des escrocs de la taxe carbone européenne, mis en vente aux enchères pour 4,7 millions d’euros en septembre 2025, mais qui n’a pas trouvé preneur et reste donc aujourd’hui vide et inoccupé.

Vue aérienne du Carlton Palace sur la Corniche.
Crédit photo : Agorastore

En Campanie, dans le sud de l’Italie mais plus largement partout dans la botte, on compte déjà près d’un millier d’exemples de réussite de ces transformations d’un lieu anciennement criminel en un espace au service de la collectivité. A la coopérative Al Di Là Dei Sogni, Simmaco, à l’origine du projet, rappelle ce que dit le droit :

“La loi italienne parle d’une réutilisation à des fins sociales ou productives. Dans le social, on peut tout imaginer : un foyer d’accueil pour mineurs en danger, un centre culturel, une résidence médicalisée pour personnes âgées, un centre d’urgence pour des personnes toxicodépendantes, un lieu dédié à des communautés éducatives, pour les personnes souffrant de handicap mental… Tout est possible. Pour les activités productives, c’est la même chose. Si l’on veut imaginer un atelier de fabrication de tables ou de chaussures, c’est possible. La seule condition est que 30% des personnes travaillant dans la nouvelle structure soient reconnues – par les services de santé ou les services sociaux – comme étant des personnes défavorisées.”

Depuis que notre association participe à des séjours Erasmus + sur cette thématique, Crim’Halt en a fait la promotion auprès d’acteurs de l’économie sociale et solidaire, de journalistes, de magistrats… Sans oublier bien sûr les familles de victimes que nous avons emmené sur ces programmes de formation.

A Sessa Aurunca, la coopérative sociale qui nous a hébergé cette semaine est un modèle de partenariat réussi pour aider des publics vulnérables et faire reculer l’emprise criminelle sur un territoire. Celui-ci fait travailler main dans la main des travailleurs sociaux, d’anciens détenus passés par le parcours de coopérateur de justice, des personnes en situation de handicap, d’anciens toxicomanes, les autorités qui luttent contre le crime organisé en Italie…Sans oublier des acteurs du monde éducatif, la population locale et au delà.

Et la coopérative ne compte pas s’arrêter là. Dernier projet en date : la gestion d’un nouveau bien confisqué récupéré par Al Di Là Dei Sogni au mois d’août 2025. Baptisé Al Di Là Del Mare, il s’agit d’une villa cossue située en bord de mer, saisie puis confisquée à un homme d’affaires local véreux qui faisait du business avec la Camorra. L’équipe de la coopérative réfléchit encore à ce qu’elle pourra faire sur place, un restaurant solidaire, un studio de musique pourquoi pas… Une radio associative, pilotée par une ONG, s’est dors et déjà installée au sous-sol de la villa qui compte deux étages et de beaux espaces extérieurs, à 3 minutes à pied de la mer. C’est un peu comme si chez nous, une belle demeure de la Côte d’azur était confisquée à un criminel notoire pour être transformée en centre culturel et social. Ça fait rêver non?

Al Di La Del Mare.
Crédit photo : Jolan Zaparty
Sur la terrasse du nouveau bien confisqué. Simmaco (2ème à g.), fondateur de la coopérative, nous a raconté l’histoire du bien.
Crédit photo : Jolan Zaparty
L’emplacement de la future radio associative.
Crédit photo : Jolan Zaparty

En résumé, pour lutter efficacement contre le crime organisé, il faut aussi des citoyens organisés. Les réseaux criminels se nourrissant des failles de l’État social, s’infiltrant là où l’action des pouvoirs publics se délite, ou les liens entre citoyens d’une même communauté s’affaiblissent. En faisant travailler ensemble une justice indépendante et des élus volontaires, des acteurs de terrain chevronnés et des habitants éclairés, opposons-lui donc une résistance collective.

Lors de notre retour du séjour organisé dans le cadre du projet L.E.G.A.L., la délégation française a pu défendre l’intérêt de tels projets auprès de l’élu Amine Kessaci, déjà fin connaisseur du modèle Italien. Gageons que ces nouveaux retours d’expérience et de terrains lui permettront à lui et à son équipe de monter de nouveaux projets pour faire avancer le modèle de l’usage social des biens confisqués à Marseille.

Retour d’expériences auprès de l’élu marseillais Amine Kessaci.
Crédit photo : Ville de Marseille

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