Retour sur la seconde conférence du cycle ciné-débat à La Poesia sur le thème de la mafia aujourd’hui, et dans le monde

19 Avr 2023 | Articles | 0 commentaires

La deuxième des trois soirées du cycle ciné-débat à l’initiative de La Poesia, restaurant antimafia, a eu lieu le mardi 11 avril dernier.

La soirée a commencé par la diffusion de la deuxième partie La chute du film Corleone, le parrain des parrains, réalisé par Mosco LEVI BOUCAULT en 2019. La première partie avait été visionnée lors de la soirée ciné-débat du 21 mars. Cette deuxième partie raconte la chute de Totò Riina, ainsi que le meurtre des magistrats qui traquent la Cosa Nostra sicilienne. Ce documentaire relate également la construction du “tribunal bunker” construit à côté de la prison de l’Ucciardone en Italie.

A gauche : Azaïs, représentante de DeMains Libres. Au milieu : Fabrice Rizzoli, président de l’association Crim’HALT. A droite : Stéphane, rédacteur pour CrimOrg.com.

Le débat sur La mafia aujourd’hui et dans le monde a eu lieu avec les interventions des spécialistes suivants : 

  • Azaïs, représentante DeMains Libres, la branche française de Libera animait la soirée. L’association était présente pour discuter de la corruption et de la mafia qui est constamment associée à l’Italie mais qui, en réalité, traverse les frontières.
  • Sam REYNTJENS, journaliste à la Gazette d’Anvers travaille principalement sur le trafic de cocaïne en Belgique et aux Pays-Bas, a affirmé que la corruption avait lieu partout. D’après lui, les douanes et la police sont forcément impliqués avec les organisations criminelles (notamment à Anvers). Il travaille également sur le réseau de communication criminel de Sky ECC.
  • Célia LEBUR, journaliste pour l’Agence France-Presse et Joan TILOUINE, journaliste au Monde et pour Afrique Intelligence. Ils sont les auteurs du livre Mafia Africa, une nouvelle forme de criminalité internationale de la mafia nigériane. Ces groupes mafieux sont nés dans les années 1950 et évoluent fortement entre 1980-1990. Aujourd’hui, la mafia nigériane est une mafia fluide et décentralisée qui pratique la traite des êtres humains, la cybercriminalité et le trafic de drogue. 

Le débat est ouvert avec la question d’Azaïs : Est-ce qu’en Europe on prend conscience de cette corruption ?

  • Célia LEBUR et Joan TILOUINE :  En Italie, ils sont très conscients. Les groupes nigériens travaillent avec les groupes italiens et l’Italie est une des principales portes d’entrée en Europe, via les routes migratoires. 

Au sein de la mondialisation, les ports marquent l’entrée du crime : le droit du port n’est pas le même que le droit de la ville et les organisations criminelles s’infiltrent dans les failles de la direction. D’ailleurs, Fabrice Rizzoli, président de l’association Crim’HALT et spécialiste en grande criminalité, est intervenu pour parler de l’enjeu des ports pour la criminalité sur France Culture.

Dans les ports africains par exemple, c’est le plus fort qui fait la loi. Les criminels ont toujours de l’avance. National Crime Agency travaille sur les groupes de la mafia nigériane afin de détecter l’arrivée des drogues et de les saisir avant qu’elles n’entrent dans les ports.

  • Sam REYNTJENS : Au Pays-Bas et en Belgique, la grande corruption est perçue comme lointaine, provenant des pays pauvres. Mais en réalité elle est à côté.

Azaïs : Qui sont les personnes qui intègrent les différentes mafias aujourd’hui ?

  • Sam REYNTJENS : Les petits de l’époque (d’il y a 15 ans) qui vendaient de la drogue dans les rues sont maintenant les grands du Pays-Bas dans le monde de la cocaïne. Leurs organisations ne sont pas structurées et plutôt instables.  
  • Célia LEBUR et Joan TILOUINE : Au Nigeria, les groupes criminels ont des capacités d’adaptation incroyables. Ce sont des voyageurs qui composent avec les grosses mafias déjà établies (par exemple, au port de Santos) pour faciliter la logistique de l’arrivée de la cocaïne. Ils se servent de la mondialisation, ils sont mondialisés. Ils veulent devenir des sous-traitants des organisations criminelles. Il y a beaucoup de jeunes dont l’éducation est réduite : ils n’ont souvent pas été au lycée et sont déjà impliqués dans des trafics. Les dirigeants (notamment pour le groupe des Maphite) ont un niveau plus éduqué et sont en lien avec la maison mère. Le “cult” leur facilite le passage via les routes migratoires permettant de faire passer les filles. Certaines transportent aussi des amphétamines et de la cocaïne. Dans ce cas, elles sont des mules exploitées jusqu’à leur mort. Si elles trahissent le groupe, elles sont tuées. Certains criminels s’inspirent de Cosa Nostra pour l’organisation, pour la vision très militaire des rituels. Mais aussi pour la spécialité des repentis par exemple. 

Azaïs : Quelle est la dynamique des mafias ? Tendent-elles à s’éteindre ?

  • Sam REYNTJENS : Il y a un record chaque année (rires). Tant qu’il y a des ports, il y aura de la cocaïne. L’année passée, le record de production était en Amérique du Sud. Personne n’arrive à hausser les confiscations de la cocaïne. Seulement 10% de la cocaïne envoyée vers l’Europe est confisquée. Ça n’a pas l’air de s’éteindre.
  • Célia LEBUR et Joan TILOUINE : Les groupes nigériens sont sans cesse en train de s’adapter et de s’implanter. Marseille devient un réel point de transit qui n’est plus seulement un lieu d’arrivée. Les victimes du trafic et la drogue partent vers le Benelux, les pays scandinaves, etc. Leurs effets continuent à se déployer à une vitesse hallucinante. Les routes évoluent en permanence. Et les failles existent en permanence. Tant que les inégalités subsistent, il y aura de la criminalité. Les moyens des États sont trop faibles pour faire face à ces organisations transnationales qui ont une force de frappe financière, notamment grâce à l’ accumulation de petits profits via la wala, qui est un système de rapatriement de fonds sans trace. Les chefs des “cults” sont des hommes politiques ou des hommes d’affaires. Et peuvent avoir des spécialistes et trafiquants dans le monde entier.

Azaïs : A propos de l’évolution de la mafia, qu’est-ce qu’elle impacte ?

  • Sam REYNTJENS : Les sociétés occidentales ont trop laissé grandir les groupes criminels. L’affaiblissement des services juridiques et de douane jouent un rôle dans la progression de ces groupes : moins de 4% des conteneurs passent à la douane dans les ports. 

 

  • Célia LEBUR et Joan TILOUINE : Quant à la présence des clans nigérians en Italie, il y a beaucoup de condamnations pour association mafieuse mais aussi beaucoup de relaxe. Enfin, aucun grand chef de mafieux n’est condamné sous l’art. 416 bis.
  • Crim?Sous Cric, la chronique de Crim?HALT, a par ailleurs r?alis? un podcast sur le déli d’association mafieuse en France (ndlr).
    • Fabrice Rizzoli : Il y a une définition géopolitique de la mafia. Par rapport aux enquêtes au Nigeria, est-ce que vous trouvez une complicité des mafieux avec des hommes politiques ou des fonctionnaires ? 
    • Célia LEBUR et Joan TILOUINE : Les dirigeants des groupes mafieux sont parfois des politiciens et des ministres ! Une mafia s’infiltre forcément au sein d’un Etat et du gouvernement pour exister. Au sein de la mafia nigériane, 95% des troupes sont les ‘petites mains’. Les donneurs d’ordre sont des politiciens et hommes d’affaires influents (dans le pétrole notamment) et résident dans le pays même. Ils font ça pour monter en puissance. Par exemple, Don Cesar est ministre de l’État d’Edo au Nigeria, et il est un exemple parmi tant d’autres. Il ne vient pas de l’élite au départ. Il est rentré au Nigeria après avoir été chauffeur à Londres. Il se sert du culte comme un marchepied et gravit les échelons peu à peu. Ils financent les gouverneurs de l’État d’Edo. Les groupes veulent un président de leur obédience : ils sont tous là pour le business.  Attention : parfois, il y a une certaine convergence de la crise migratoire avec la mafia étrangère ; on peut parfois observer la volonté de criminaliser les migrants : c’est une erreur judiciaire. 

Du 22 au 30 août 2026 s’est déroulé le projet L.E.G.A.L. sur les terrains confisqués à la mafia de la coopérative Al Di Là Dei Sogni en Campanie, dans la ville de Sessa Aurunca. L’occasion pour Crim’halt d’y emmener Mohamed Benmeddour, médiateur dans les quartiers nord de Marseille et Yasmina Bel Hadj, chargée de mission prévention de la délinquance (entre autres casquettes toutes liées à la protection de la jeunesse) à la mairie de Marseille, tous deux envoyés sur les conseils de l’association Conscience, fondée par le désormais élu marseillais Amine Kessaci.

Le groupe du projet L.E.G.A.L. lors du premier soir à la coopérative. Autour d’un bon plat de pâtes, évidemment!
Crédit photo : Al Di Là Dei Sogni

L.E.G.A.L. c’est quoi?

L.E.G.A.L. pour Learning, Education & Good-practices for Active Legality – Apprentissage, éducation et bonnes pratiques pour une légalité active. Cette nouvelle formation Erasmus+ est destinée aux travailleurs en lien avec la jeunesse. La formation a réuni 20 personnes : dix-huit travailleurs de jeunesse et deux formateurs. Les participants étaient envoyés par six organisations partenaires, à raison de trois travailleurs de jeunesse par pays : Italie, France, Roumanie, Bulgarie, Serbie et Lituanie.

OBJECTIFS :

– Renforcer les compétences des travailleurs de jeunesse dans l’utilisation de l’éducation non formelle pour promouvoir la légalité, la citoyenneté active et la justice sociale.
– Fournir des outils pratiques pour travailler auprès de jeunes vulnérables et prévenir l’influence de la criminalité.
– Échanger des bonnes pratiques européennes en matière d’action sociale antimafia, – d’engagement communautaire et de réutilisation des biens confisqués.

Concernant notre participation à ce séjour sur la coopérative, en répondant à ce type d’appels à projet européens qui s’inscrivent dans le programme Erasmus +, le rôle de Crim’Halt est ici de faire la connexion entre la ville de Marseille et un des nombreux acteurs engagés en Italie dans la lutte anti mafia. Pour donner des idées à nos responsables locaux, et plus largement sensibiliser les citoyens dans le rôle qu’ils peuvent jouer pour faire reculer la violence causée par le crime organisé en France.

Le groupe du projet L.E.G.A.L. en atelier.
Crédit photo: Jolan Zaparty
Aux côtés de Gaetano, ex-camorriste incarcéré à de multiples reprises depuis ses 16 ans, condamné pour trafic de drogue international et devenu, au travers une fin de peine aménagée au sein de la coopérative, désormais l’un des piliers de Al Di Là Dei Sogni.
Crédit photo : Al Di La Dei Sogni
Durant une semaine, le groupe du projet L.E.G.A.L. a participé activement à la vie de la coopérative, travaillant notamment sur ses 17 hectares de terrains agricoles confisqués à la mafia.
Crédit photo : Jolan ZAPARTY

Un point sur la loi d’usage social des biens confisqués

Il faut aujourd’hui faire le point sur la loi d’usage social des biens confisqués en France : la loi d’avril 2024 permet désormais aux collectivités territoriales et aux associations de se voir attribuer des biens immobiliers saisis pour y mener des projets d’intérêt général ou de logement social. L’élargissement légal permet aux mairies et structures locales de solliciter l’AGRASC (Agence de gestion et de recouvrement des avoirs saisis et confisqués) pour réemployer ces actifs. Finalités sociales : transformation des biens en logements d’urgence, structures d’insertion ou centres pour l’économie sociale et solidaire.

La loi a donc étendu le pouvoir des collectivités qui peuvent désormais préempter ces biens. Mais le mécanisme est encore trop peu connu de leurs services, et trop peu utilisé. A Marseille, l’exemple de la maison d’un trafiquant de cocaïne confisquée aux Aygalades, dans le 14e arrondissement, et transformée en centre d’hébergement d’urgence en 2023 est désormais assez connu. Mais à quand de nouveaux projets? Rien que sur la ville de Marseille, Crim’HALT a déjà eu vent d’au moins trois biens confisqués par l’AGRASC qui pourraient être reaffectés socialement, y compris dans les beaux quartiers comme cet immeuble de haut standing situé sur la Corniche, confisqué à des escrocs de la taxe carbone européenne, mis en vente aux enchères pour 4,7 millions d’euros en septembre 2025, mais qui n’a pas trouvé preneur et reste donc aujourd’hui vide et inoccupé.

Vue aérienne du Carlton Palace sur la Corniche.
Crédit photo : Agorastore

En Campanie, dans le sud de l’Italie mais plus largement partout dans la botte, on compte déjà près d’un millier d’exemples de réussite de ces transformations d’un lieu anciennement criminel en un espace au service de la collectivité. A la coopérative Al Di Là Dei Sogni, Simmaco, à l’origine du projet, rappelle ce que dit le droit :

La loi italienne parle d’une réutilisation à des fins sociales ou productives. Dans le social, on peut tout imaginer : un foyer d’accueil pour mineurs en danger, un centre culturel, une résidence médicalisée pour personnes âgées, un centre d’urgence pour des personnes toxicodépendantes, un lieu dédié à des communautés éducatives, pour les personnes souffrant de handicap mental… Tout est possible. Pour les activités productives, c’est la même chose. Si l’on veut imaginer un atelier de fabrication de tables ou de chaussures, c’est possible. La seule condition est que 30% des personnes travaillant dans la nouvelle structure soient reconnues – par les services de santé ou les services sociaux – comme étant des personnes défavorisées.

Depuis que notre association participe à des séjours Erasmus + sur cette thématique, Crim’Halt en a fait la promotion auprès d’acteurs de l’économie sociale et solidaire, de journalistes, de magistrats… Sans oublier bien sûr les familles de victimes que nous avons emmené sur ces programmes de formation.

A Sessa Aurunca, la coopérative sociale qui nous a hébergé cette semaine est un modèle de partenariat réussi pour aider des publics vulnérables et faire reculer l’emprise criminelle sur un territoire. Celui-ci fait travailler main dans la main des travailleurs sociaux, d’anciens détenus passés par le parcours de coopérateur de justice, des personnes en situation de handicap, d’anciens toxicomanes, les autorités qui luttent contre le crime organisé en Italie…Sans oublier des acteurs du monde éducatif, la population locale et au delà.

Et la coopérative ne compte pas s’arrêter là. Dernier projet en date : la gestion d’un nouveau bien confisqué récupéré par Al Di Là Dei Sogni au mois d’août 2025. Baptisé Al Di Là Del Mare, il s’agit d’une villa cossue située en bord de mer, saisie puis confisquée à un homme d’affaires local véreux qui faisait du business avec la Camorra. L’équipe de la coopérative réfléchit encore à ce qu’elle pourra faire sur place, un restaurant solidaire, un studio de musique pourquoi pas… Une radio associative, pilotée par une ONG, s’est dors et déjà installée au sous-sol de la villa qui compte deux étages et de beaux espaces extérieurs, à 3 minutes à pied de la mer. C’est un peu comme si chez nous, une belle demeure de la Côte d’azur était confisquée à un criminel notoire pour être transformée en centre culturel et social. Ça fait rêver non?

Al Di La Del Mare.
Crédit photo : Jolan Zaparty
Sur la terrasse du nouveau bien confisqué. Simmaco (2ème à g.), fondateur de la coopérative, nous a raconté l’histoire du bien.
Crédit photo : Jolan Zaparty
L’emplacement de la future radio associative.
Crédit photo : Jolan Zaparty

En résumé, pour lutter efficacement contre le crime organisé, il faut aussi des citoyens organisés. Les réseaux criminels se nourrissant des failles de l’État social, s’infiltrant là où l’action des pouvoirs publics se délite, ou les liens entre citoyens d’une même communauté s’affaiblissent. En faisant travailler ensemble une justice indépendante et des élus volontaires, des acteurs de terrain chevronnés et des habitants éclairés, opposons-lui donc une résistance collective.

Lors de notre retour du séjour organisé dans le cadre du projet L.E.G.A.L., la délégation française a pu défendre l’intérêt de tels projets auprès de l’élu Amine Kessaci, déjà fin connaisseur du modèle Italien. Gageons que ces nouveaux retours d’expérience et de terrains lui permettront à lui et à son équipe de monter de nouveaux projets pour faire avancer le modèle de l’usage social des biens confisqués à Marseille.

Retour d’expériences auprès de l’élu marseillais Amine Kessaci.
Crédit photo : Ville de Marseille

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