Corse face à la mafia : deux journées d’études pour briser le silence et agir

14 Mar 2025 | Articles | 0 commentaires

Deux journées d’études inédites sur la mafia et l’anti-mafia en Corse

Pour la première fois en Corse, deux journées d’études consacrées à la mafia et à l’anti-mafia se sont tenues les 28 février et 1er mars derniers.

Cet événement a été organisé par le collectif antimafia Maxime Susini. Le choix de la ville de Cargèse ne doit rien au hasard : c’est ici qu’a été assassiné le militant qui a inspiré la création du collectif et lui a donné son nom.

Durant ces deux jours, le Spaziu Natale Rochiccioli, comble pour l’occasion, a accueilli de nombreuses personnalités publiques, universitaires et politiques.

Intervenants de la première journée :

  • Antoine-Marie Graziani : Historien et auteur de nombreux ouvrages historiques. Dernier ouvrage paru : La geste du peuple. La société rurale corse dans la documentation criminelle, Alain Piazzola, 2024
  • Jacques Follorou : Journaliste d’investigation au journal Le Monde et auteur de nombreux ouvrages. Dernier ouvrage paru : Mafia corse. Une île sous influence, Robert Laffont, 2022.
  • Michele Mosca : Professeur en politique économique et en économie sociale à l’Università Degli Studi di Napoli Federico II. Expert en économie sociale et solidaire et en réutilisation des biens confisqués à la mafia. Membre du Comitato Don Peppe Diana (du nom du prêtre assassiné par la camorra à Casal di Principe, en 1994.)
  • Marie-Françoise Stefani : Journaliste de France 3 Corse Viastella. Auteure du livre Une famille dans la mafia, Plon, 2020
  • Alain Verdi : Ancien journaliste de France 3 Corse Viastella. Auteur d’un blog sur le Club de Médiapart et du blog Pericoloso Sporgersi
  • Lisandru Laban-Giuliani : Diplômé de Sciences Po. Auteur de Variations en solitude majeure, Hemeria, Collectif Massimu Susini

Intervenants de la seconde journée :

  • Jean-Philippe Navarre : Procureur de la République près le tribunal judiciaire de Bastia
  • Jérôme Mondoloni : Avocat honoraire. Collectif Massimu Susini.
  • Nicolas Septe : Procureur de la République près le tribunal judiciaire d’Ajaccio
  • Fabrice Rizzoli : Docteur en Sciences Politiques de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, spécialiste de la criminalité organisée. Auteur de La mafia de A à Z. Crime organisé, mafias, antimafia : 160 définitions pour un état des lieux, Tim Buctu éditions, 2015. Association Crim’Halt
  • Marceddu Jureczek : Professeur agrégé de corse, essayiste, romancier. Dernier ouvrage : Chì Ùn Sia Fattu di Guai, Albiana, 2016. Collectif Massimu Susini
  • Michele Mosca : Professeur en politique économique et en économie sociale à l’Università Degli Studi di Napoli Federico II. Expert en économie sociale et solidaire et en réutilisation des biens confisqués à la mafia. Membre du Comitato Don Peppe Diana (du nom du prêtre assassiné par la camorra à Casal di Principe, en 1994).

Crim’HALT, représentée par son président, a donc pris part aux échanges aux côtés de Jérôme Mondoloni, avocat du collectif Maxime Susini, et de Jean-Toussaint Plasenzotti, porte-parole du collectif et oncle du militant assassiné.

Les Intervenants de la seconde journée d’étude

Ces interventions ont été enrichies par un dialogue nourri avec le public, parmi lequel se trouvait Jérôme Filippini, préfet de Corse.

« Le trésor de ce colloque est de montrer que lorsque la société corse, les élus, l’Etat, travaillent ensemble pour dire qu’il y a un monde du crime et de la mafia contre lequel il faut lutter. Alors il y a un espoir. Si la Corse et la République font cause commune contre le crime, alors le crime reculera. Si nous ne tombons pas d’accord, la mafia gagnera », a t-il déclaré.

Tous les participants ont abouti à un même constat : la situation en Corse s’apparente bien à un phénomène mafieux. Une affirmation qui rompt avec le discours officiel longtemps dominant.

Chaque journée d’études s’est conclue par la projection d’un film. Le premier soir, le public a découvert le documentaire État de violence, suivi, le lendemain, de Le Mohican, un long-métrage récent qui s’impose déjà comme l’un des premiers films anti-mafia en France.

Des réformes attendues pour lutter contre la criminalité organisée

Ces journées ont mis en évidence la nécessité impérieuse de se doter d’outils juridiques plus efficaces pour lutter contre le phénomène mafieux en Corse. Les procureurs généraux de Bastia et d’Ajaccio se sont positionnés en faveur de la création d’un délit d’association mafieuse et ont soutenu les réformes en cours, notamment celles portées par la proposition de loi visant à sortir la France du piège du narcotrafic.

Jérôme Mondoloni a conclu ces journées en soulignant l’importance du travail de Crim’HALT depuis dix ans, notamment à travers les formations ERASMUS+ en Italie depuis cinq ans. Grâce à ces initiatives, le collectif a mené un plaidoyer législatif majeur en faveur de réformes telles que la confiscation obligatoire du produit, de l’instrument et de l’objet du crime, ainsi que d’autres mesures en cours d’étude, comme l’extension de cette confiscation au délit de non-justification de ressources et la réforme du statut de coopérateur de justice.

Actuellement, les procureurs soulignent l’impossibilité d’obtenir des témoignages de la part des criminels qui souhaiteraient mettre un terme à leurs activités illégales et sortir des réseaux et groupes criminels. En l’état, le statut de coopérateur de justice ne s’applique pas aux personnes ayant commis des crimes de sang, ce qui empêche de garantir leur sécurité en cas de coopération avec la justice.

De plus, la procédure reste imparfaite : elle ne permet pas de prendre en compte les déclarations faites avant l’obtention du statut, et ce dernier peut être remis en cause par un juge, même lorsque le coopérateur respecte les termes de son engagement.

Ce colloque marque donc une prise de conscience collective, qui doit maintenant se traduire par des actions concrètes, tant de la part des décideurs politiques que des autorités judiciaires.

Du 22 au 30 août 2026 s’est déroulé le projet L.E.G.A.L. sur les terrains confisqués à la mafia de la coopérative Al Di Là Dei Sogni en Campanie, dans la ville de Sessa Aurunca. L’occasion pour Crim’halt d’y emmener Mohamed Benmeddour, médiateur dans les quartiers nord de Marseille et Yasmina Bel Hadj, chargée de mission prévention de la délinquance (entre autres casquettes toutes liées à la protection de la jeunesse) à la mairie de Marseille, tous deux envoyés sur les conseils de l’association Conscience, fondée par le désormais élu marseillais Amine Kessaci.

Le groupe du projet L.E.G.A.L. lors du premier soir à la coopérative. Autour d’un bon plat de pâtes, évidemment!
Crédit photo : Al Di Là Dei Sogni

L.E.G.A.L. c’est quoi?

L.E.G.A.L. pour Learning, Education & Good-practices for Active Legality – Apprentissage, éducation et bonnes pratiques pour une légalité active. Cette nouvelle formation Erasmus+ est destinée aux travailleurs en lien avec la jeunesse. La formation a réuni 20 personnes : dix-huit travailleurs de jeunesse et deux formateurs. Les participants étaient envoyés par six organisations partenaires, à raison de trois travailleurs de jeunesse par pays : Italie, France, Roumanie, Bulgarie, Serbie et Lituanie.

OBJECTIFS :

– Renforcer les compétences des travailleurs de jeunesse dans l’utilisation de l’éducation non formelle pour promouvoir la légalité, la citoyenneté active et la justice sociale.
– Fournir des outils pratiques pour travailler auprès de jeunes vulnérables et prévenir l’influence de la criminalité.
– Échanger des bonnes pratiques européennes en matière d’action sociale antimafia, – d’engagement communautaire et de réutilisation des biens confisqués.

Concernant notre participation à ce séjour sur la coopérative, en répondant à ce type d’appels à projet européens qui s’inscrivent dans le programme Erasmus +, le rôle de Crim’Halt est ici de faire la connexion entre la ville de Marseille et un des nombreux acteurs engagés en Italie dans la lutte anti mafia. Pour donner des idées à nos responsables locaux, et plus largement sensibiliser les citoyens dans le rôle qu’ils peuvent jouer pour faire reculer la violence causée par le crime organisé en France.

Le groupe du projet L.E.G.A.L. en atelier.
Crédit photo: Jolan Zaparty
Aux côtés de Gaetano, ex-camorriste incarcéré à de multiples reprises depuis ses 16 ans, condamné pour trafic de drogue international et devenu, au travers une fin de peine aménagée au sein de la coopérative, désormais l’un des piliers de Al Di Là Dei Sogni.
Crédit photo : Al Di La Dei Sogni
Durant une semaine, le groupe du projet L.E.G.A.L. a participé activement à la vie de la coopérative, travaillant notamment sur ses 17 hectares de terrains agricoles confisqués à la mafia.
Crédit photo : Jolan ZAPARTY

Un point sur la loi d’usage social des biens confisqués

Il faut aujourd’hui faire le point sur la loi d’usage social des biens confisqués en France : la loi d’avril 2024 permet désormais aux collectivités territoriales et aux associations de se voir attribuer des biens immobiliers saisis pour y mener des projets d’intérêt général ou de logement social. L’élargissement légal permet aux mairies et structures locales de solliciter l’AGRASC (Agence de gestion et de recouvrement des avoirs saisis et confisqués) pour réemployer ces actifs. Finalités sociales : transformation des biens en logements d’urgence, structures d’insertion ou centres pour l’économie sociale et solidaire.

La loi a donc étendu le pouvoir des collectivités qui peuvent désormais préempter ces biens. Mais le mécanisme est encore trop peu connu de leurs services, et trop peu utilisé. A Marseille, l’exemple de la maison d’un trafiquant de cocaïne confisquée aux Aygalades, dans le 14e arrondissement, et transformée en centre d’hébergement d’urgence en 2023 est désormais assez connu. Mais à quand de nouveaux projets? Rien que sur la ville de Marseille, Crim’HALT a déjà eu vent d’au moins trois biens confisqués par l’AGRASC qui pourraient être reaffectés socialement, y compris dans les beaux quartiers comme cet immeuble de haut standing situé sur la Corniche, confisqué à des escrocs de la taxe carbone européenne, mis en vente aux enchères pour 4,7 millions d’euros en septembre 2025, mais qui n’a pas trouvé preneur et reste donc aujourd’hui vide et inoccupé.

Vue aérienne du Carlton Palace sur la Corniche.
Crédit photo : Agorastore

En Campanie, dans le sud de l’Italie mais plus largement partout dans la botte, on compte déjà près d’un millier d’exemples de réussite de ces transformations d’un lieu anciennement criminel en un espace au service de la collectivité. A la coopérative Al Di Là Dei Sogni, Simmaco, à l’origine du projet, rappelle ce que dit le droit :

La loi italienne parle d’une réutilisation à des fins sociales ou productives. Dans le social, on peut tout imaginer : un foyer d’accueil pour mineurs en danger, un centre culturel, une résidence médicalisée pour personnes âgées, un centre d’urgence pour des personnes toxicodépendantes, un lieu dédié à des communautés éducatives, pour les personnes souffrant de handicap mental… Tout est possible. Pour les activités productives, c’est la même chose. Si l’on veut imaginer un atelier de fabrication de tables ou de chaussures, c’est possible. La seule condition est que 30% des personnes travaillant dans la nouvelle structure soient reconnues – par les services de santé ou les services sociaux – comme étant des personnes défavorisées.

Depuis que notre association participe à des séjours Erasmus + sur cette thématique, Crim’Halt en a fait la promotion auprès d’acteurs de l’économie sociale et solidaire, de journalistes, de magistrats… Sans oublier bien sûr les familles de victimes que nous avons emmené sur ces programmes de formation.

A Sessa Aurunca, la coopérative sociale qui nous a hébergé cette semaine est un modèle de partenariat réussi pour aider des publics vulnérables et faire reculer l’emprise criminelle sur un territoire. Celui-ci fait travailler main dans la main des travailleurs sociaux, d’anciens détenus passés par le parcours de coopérateur de justice, des personnes en situation de handicap, d’anciens toxicomanes, les autorités qui luttent contre le crime organisé en Italie…Sans oublier des acteurs du monde éducatif, la population locale et au delà.

Et la coopérative ne compte pas s’arrêter là. Dernier projet en date : la gestion d’un nouveau bien confisqué récupéré par Al Di Là Dei Sogni au mois d’août 2025. Baptisé Al Di Là Del Mare, il s’agit d’une villa cossue située en bord de mer, saisie puis confisquée à un homme d’affaires local véreux qui faisait du business avec la Camorra. L’équipe de la coopérative réfléchit encore à ce qu’elle pourra faire sur place, un restaurant solidaire, un studio de musique pourquoi pas… Une radio associative, pilotée par une ONG, s’est dors et déjà installée au sous-sol de la villa qui compte deux étages et de beaux espaces extérieurs, à 3 minutes à pied de la mer. C’est un peu comme si chez nous, une belle demeure de la Côte d’azur était confisquée à un criminel notoire pour être transformée en centre culturel et social. Ça fait rêver non?

Al Di La Del Mare.
Crédit photo : Jolan Zaparty
Sur la terrasse du nouveau bien confisqué. Simmaco (2ème à g.), fondateur de la coopérative, nous a raconté l’histoire du bien.
Crédit photo : Jolan Zaparty
L’emplacement de la future radio associative.
Crédit photo : Jolan Zaparty

En résumé, pour lutter efficacement contre le crime organisé, il faut aussi des citoyens organisés. Les réseaux criminels se nourrissant des failles de l’État social, s’infiltrant là où l’action des pouvoirs publics se délite, ou les liens entre citoyens d’une même communauté s’affaiblissent. En faisant travailler ensemble une justice indépendante et des élus volontaires, des acteurs de terrain chevronnés et des habitants éclairés, opposons-lui donc une résistance collective.

Lors de notre retour du séjour organisé dans le cadre du projet L.E.G.A.L., la délégation française a pu défendre l’intérêt de tels projets auprès de l’élu Amine Kessaci, déjà fin connaisseur du modèle Italien. Gageons que ces nouveaux retours d’expérience et de terrains lui permettront à lui et à son équipe de monter de nouveaux projets pour faire avancer le modèle de l’usage social des biens confisqués à Marseille.

Retour d’expériences auprès de l’élu marseillais Amine Kessaci.
Crédit photo : Ville de Marseille

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