Erasmus+ Palerme 2022 : le livre blanc

21 Mar 2023 | Articles | 0 commentaires

ÉDITO DU PRÉSIDENT DE L’ASSOCIATION CRIM’HALT

Je n’ai jamais douté de la voie à suivre.

Nous n’avons jamais renoncé à partir à Palerme comme nous le souhaitions, autour du 9 mai, car c’est précisément la date de l’assassinat de Peppino Impastato. Peppino fut un jeune militant antimafia assassiné en 1978. Sa mort brutale a entraîné une mobilisation citoyenne antimafia toujours vivace plus de 45 ans après ! Il est l’unique exemple d’un enfant né dans la mafia à cause de son père lui-même mafieux, et qui va se rebeller contre elle, en se rebellant contre son père.

Notre groupe était là, le 9 mai 2022, à Cinisi, juste à côté de Palerme, en soutien à toute une province mobilisée pour défendre la mémoire de ce jeune militant qui fut leur voisin, leur ami, leur modèle ; pour apprendre du parcours courageux de ce jeune militant que la mafia a tué. Notre présence était d’autant plus symbolique que 2022 marquait aussi le triste anniversaire des 30 ans des assassinats des magistrats Falcone et Borsellino.

Organiser une formation de sept jours pour 26 personnes en s’entêtant pour qu’elle se déroule autour d’une unique date annuelle, le 9 mai, se révélait risqué ; même avec le soutien de l’Agence Erasmus et de nos partenaires italiens, et même avec notre solide expérience : en 2020, la mort dans l’âme, nous avions dû annuler notre deuxième formation en Calabre qui devait se dérouler en avril. Vous vous souvenez du confinement… Au mois de septembre 2020, nous avons tout de même réussi à partir en Calabre, dans un contexte de crise mondiale. Une gageure ! La veille de notre départ, ce fut l’enfer pour obtenir des tests PCR qui devenaient, le jour-même, obligatoires.

Nous avons appris cette année-là, à ne jamais renoncer et à faire preuve de résilience.

Notre troisième formation fût ensuite programmée au mois de mai 2021. Or, au printemps, les autorités italiennes imposèrent une quarantaine de cinq jours à l’arrivée sur le sol italien et ce, même avec des tests négatifs. Nous avions certes l’opportunité de résider dans un hôtel confisqué à la mafia… mais cinq jours isolés en chambre, soit la durée totale de notre formation, cela aurait été une drôle de façon d’appliquer ce qui est censé être un travail de terrain et d’échanges ! Malgré la fin de ses mesures au mois de juillet 2021, nous avons décidé de reporter d’un an notre voyage pour être justement présents le 9 mai 2022 à Cinisi dans la ville de Peppino.

Beaucoup de tracas, d’énergie dépensée mais un pari réussi !

2021 fut une année terrible aussi pour d’autres raisons. À Marseille, dans les quartiers populaires, les familles ont subi un été de violence et de deuil : Kawtar, 17 ans, puis Rayanne, 14 ans, décèdent sous des balles qui ne leur sont pas destinées. Kawtar et Rayanne viennent rejoindre une liste que la France ne tient pas à jour, celle des « victimes innocentes » du crime organisé dans notre pays. Rayanne, Katwar, Sarah, AbdelghaniJacques, Maxime,Laurent et encore Jacqueline, BernardFrançoisePierreFrançois et les autres… (cf. CRIM’ SOUS CRIC. Emission 18 : Défendre la mémoire des victimes du crime organisé, en France aussi…). Un an plus tard, la maman de Rayanne et d’autres parents de victimes françaises vinrent à Palerme en formation.

Si en 2021, il n’y eut pas de formation Erasmus+ pour Crim’HALT, l’association est restée tout de même sur le pont avec la mise en place d’un autre projet européen : le projet COESO (programme de soutien à la recherche participative en sciences sociales et humaines). Sous la responsabilité de l’EHESS (École des Hautes Études en Sciences Sociales), le média européen participatif CafeBabel magazine et Crim’HALT ont accompagné une journaliste, Mathilde Dorcadie, et un chercheur (celui qui écrit ses lignes) afin  de travailler en commun sur l’usage social des biens confisqués en Italie, sur deux terrains d’étude, Gênes et Casal di Principe (ville proche de Naples). (cf. Crim’HALT participe au projet de recherche COESO)

2021 fut aussi une année pleine d’espoir puisque fut votée au mois d’avril la Loi sur l’Usage Social des Biens Confisqués (que nous avons pris l’habitude d’appeler l’USBC). Nous avons dès lors attendu avec impatience son décret d’application, qui fut publié le 3 novembre de la même année, trois mois après la diffusion de la 2e version mise à jour de notre Livre Blanc. Ce livre blanc d’août 2021 retraçait justement notre longue activité de plaidoyer pour obtenir cette loi en France. Nous y proposions aussi que la date du 21 mars devienne pour toute l’Europe la Journée européenne des victimes innocentes du crime organisé. Il est toujours en ligne en accès libre et gratuit (Usage social des biens confisqués : le livre blanc 1 et 2).

 

Le présent livre blanc, édition 2022-2023, prend la forme d’un guide destiné à présenter des informations obtenues lors de notre formation Erasmus+ à Palerme. Il nous est paru important de produire un document de synthèse qui puisse fournir une référence concernant les deux thèmes de l’antimafia sociale que Crim’HALT défend : la mémoire des victimes et l’usage social des biens confisqués, au moment où la France applique ce dispositif sur son territoire. Il a été rédigé par Gabriel que nous remercions pour son travail exceptionnel et bénévole. Le texte est agrémenté des dessins de Cyrille, dessinateur qui nous a accompagné à Palerme

Ce troisième Livre Blanc est logiquement publié le 21 mars 2023, car nous croyons en la force des symboles, en la puissance de la mémoire collective. 21 mars 2023 : journée en mémoire des victimes innocentes du crime organisé

Nous espérons que cet ouvrage facilitera ou orientera l’engagement et la prise de décision des lectrices et des lecteurs sur le sujet.

Fabrice Rizzoli,

Président fondateur de Crim’HALT

Du 22 au 30 août 2026 s’est déroulé le projet L.E.G.A.L. sur les terrains confisqués à la mafia de la coopérative Al Di Là Dei Sogni en Campanie, dans la ville de Sessa Aurunca. L’occasion pour Crim’halt d’y emmener Mohamed Benmeddour, médiateur dans les quartiers nord de Marseille et Yasmina Bel Hadj, chargée de mission prévention de la délinquance (entre autres casquettes toutes liées à la protection de la jeunesse) à la mairie de Marseille, tous deux envoyés sur les conseils de l’association Conscience, fondée par le désormais élu marseillais Amine Kessaci.

Le groupe du projet L.E.G.A.L. lors du premier soir à la coopérative. Autour d’un bon plat de pâtes, évidemment!
Crédit photo : Al Di Là Dei Sogni

L.E.G.A.L. c’est quoi?

L.E.G.A.L. pour Learning, Education & Good-practices for Active Legality – Apprentissage, éducation et bonnes pratiques pour une légalité active. Cette nouvelle formation Erasmus+ est destinée aux travailleurs en lien avec la jeunesse. La formation a réuni 20 personnes : dix-huit travailleurs de jeunesse et deux formateurs. Les participants étaient envoyés par six organisations partenaires, à raison de trois travailleurs de jeunesse par pays : Italie, France, Roumanie, Bulgarie, Serbie et Lituanie.

OBJECTIFS :

– Renforcer les compétences des travailleurs de jeunesse dans l’utilisation de l’éducation non formelle pour promouvoir la légalité, la citoyenneté active et la justice sociale.
– Fournir des outils pratiques pour travailler auprès de jeunes vulnérables et prévenir l’influence de la criminalité.
– Échanger des bonnes pratiques européennes en matière d’action sociale antimafia, – d’engagement communautaire et de réutilisation des biens confisqués.

Concernant notre participation à ce séjour sur la coopérative, en répondant à ce type d’appels à projet européens qui s’inscrivent dans le programme Erasmus +, le rôle de Crim’Halt est ici de faire la connexion entre la ville de Marseille et un des nombreux acteurs engagés en Italie dans la lutte anti mafia. Pour donner des idées à nos responsables locaux, et plus largement sensibiliser les citoyens dans le rôle qu’ils peuvent jouer pour faire reculer la violence causée par le crime organisé en France.

Le groupe du projet L.E.G.A.L. en atelier.
Crédit photo: Jolan Zaparty
Aux côtés de Gaetano, ex-camorriste incarcéré à de multiples reprises depuis ses 16 ans, condamné pour trafic de drogue international et devenu, au travers une fin de peine aménagée au sein de la coopérative, désormais l’un des piliers de Al Di Là Dei Sogni.
Crédit photo : Al Di La Dei Sogni
Durant une semaine, le groupe du projet L.E.G.A.L. a participé activement à la vie de la coopérative, travaillant notamment sur ses 17 hectares de terrains agricoles confisqués à la mafia.
Crédit photo : Jolan ZAPARTY

Un point sur la loi d’usage social des biens confisqués

Il faut aujourd’hui faire le point sur la loi d’usage social des biens confisqués en France : la loi d’avril 2024 permet désormais aux collectivités territoriales et aux associations de se voir attribuer des biens immobiliers saisis pour y mener des projets d’intérêt général ou de logement social. L’élargissement légal permet aux mairies et structures locales de solliciter l’AGRASC (Agence de gestion et de recouvrement des avoirs saisis et confisqués) pour réemployer ces actifs. Finalités sociales : transformation des biens en logements d’urgence, structures d’insertion ou centres pour l’économie sociale et solidaire.

La loi a donc étendu le pouvoir des collectivités qui peuvent désormais préempter ces biens. Mais le mécanisme est encore trop peu connu de leurs services, et trop peu utilisé. A Marseille, l’exemple de la maison d’un trafiquant de cocaïne confisquée aux Aygalades, dans le 14e arrondissement, et transformée en centre d’hébergement d’urgence en 2023 est désormais assez connu. Mais à quand de nouveaux projets? Rien que sur la ville de Marseille, Crim’HALT a déjà eu vent d’au moins trois biens confisqués par l’AGRASC qui pourraient être reaffectés socialement, y compris dans les beaux quartiers comme cet immeuble de haut standing situé sur la Corniche, confisqué à des escrocs de la taxe carbone européenne, mis en vente aux enchères pour 4,7 millions d’euros en septembre 2025, mais qui n’a pas trouvé preneur et reste donc aujourd’hui vide et inoccupé.

Vue aérienne du Carlton Palace sur la Corniche.
Crédit photo : Agorastore

En Campanie, dans le sud de l’Italie mais plus largement partout dans la botte, on compte déjà près d’un millier d’exemples de réussite de ces transformations d’un lieu anciennement criminel en un espace au service de la collectivité. A la coopérative Al Di Là Dei Sogni, Simmaco, à l’origine du projet, rappelle ce que dit le droit :

La loi italienne parle d’une réutilisation à des fins sociales ou productives. Dans le social, on peut tout imaginer : un foyer d’accueil pour mineurs en danger, un centre culturel, une résidence médicalisée pour personnes âgées, un centre d’urgence pour des personnes toxicodépendantes, un lieu dédié à des communautés éducatives, pour les personnes souffrant de handicap mental… Tout est possible. Pour les activités productives, c’est la même chose. Si l’on veut imaginer un atelier de fabrication de tables ou de chaussures, c’est possible. La seule condition est que 30% des personnes travaillant dans la nouvelle structure soient reconnues – par les services de santé ou les services sociaux – comme étant des personnes défavorisées.

Depuis que notre association participe à des séjours Erasmus + sur cette thématique, Crim’Halt en a fait la promotion auprès d’acteurs de l’économie sociale et solidaire, de journalistes, de magistrats… Sans oublier bien sûr les familles de victimes que nous avons emmené sur ces programmes de formation.

A Sessa Aurunca, la coopérative sociale qui nous a hébergé cette semaine est un modèle de partenariat réussi pour aider des publics vulnérables et faire reculer l’emprise criminelle sur un territoire. Celui-ci fait travailler main dans la main des travailleurs sociaux, d’anciens détenus passés par le parcours de coopérateur de justice, des personnes en situation de handicap, d’anciens toxicomanes, les autorités qui luttent contre le crime organisé en Italie…Sans oublier des acteurs du monde éducatif, la population locale et au delà.

Et la coopérative ne compte pas s’arrêter là. Dernier projet en date : la gestion d’un nouveau bien confisqué récupéré par Al Di Là Dei Sogni au mois d’août 2025. Baptisé Al Di Là Del Mare, il s’agit d’une villa cossue située en bord de mer, saisie puis confisquée à un homme d’affaires local véreux qui faisait du business avec la Camorra. L’équipe de la coopérative réfléchit encore à ce qu’elle pourra faire sur place, un restaurant solidaire, un studio de musique pourquoi pas… Une radio associative, pilotée par une ONG, s’est dors et déjà installée au sous-sol de la villa qui compte deux étages et de beaux espaces extérieurs, à 3 minutes à pied de la mer. C’est un peu comme si chez nous, une belle demeure de la Côte d’azur était confisquée à un criminel notoire pour être transformée en centre culturel et social. Ça fait rêver non?

Al Di La Del Mare.
Crédit photo : Jolan Zaparty
Sur la terrasse du nouveau bien confisqué. Simmaco (2ème à g.), fondateur de la coopérative, nous a raconté l’histoire du bien.
Crédit photo : Jolan Zaparty
L’emplacement de la future radio associative.
Crédit photo : Jolan Zaparty

En résumé, pour lutter efficacement contre le crime organisé, il faut aussi des citoyens organisés. Les réseaux criminels se nourrissant des failles de l’État social, s’infiltrant là où l’action des pouvoirs publics se délite, ou les liens entre citoyens d’une même communauté s’affaiblissent. En faisant travailler ensemble une justice indépendante et des élus volontaires, des acteurs de terrain chevronnés et des habitants éclairés, opposons-lui donc une résistance collective.

Lors de notre retour du séjour organisé dans le cadre du projet L.E.G.A.L., la délégation française a pu défendre l’intérêt de tels projets auprès de l’élu Amine Kessaci, déjà fin connaisseur du modèle Italien. Gageons que ces nouveaux retours d’expérience et de terrains lui permettront à lui et à son équipe de monter de nouveaux projets pour faire avancer le modèle de l’usage social des biens confisqués à Marseille.

Retour d’expériences auprès de l’élu marseillais Amine Kessaci.
Crédit photo : Ville de Marseille

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