Séjour sur les terres libérées de la mafia : mieux faire face à la grande criminalité en France

14 Mai 2019 | Articles | 0 commentaires

Crim’HALT, toujours dans le but de promouvoir la justice sociale et en partenariat avec « Culture contre Camorra« , s’est rendue dans en Italie, grâce au projet européen Erasmus+, pour se former au sein coopératives antimafias

Auto-formation au coeur des coopératives sur les terres libérées de la mafia

Tina Borzachiello, gérante de la coopérative Dulcis in fundo

Dans le cadre d’un projet européen, Erasmus+, Crim’HALT s’est rendue dans la région de Naples au mois d’avril 2019.  Accueillie par le Comitato Don Peppe Diana pour découvrir les bonnes pratiques de l’Antimafia sociale, le groupe s’est formé aux techniques de plaidoyer et de mise en œuvre de l’usage social des biens confisqués.

Un sujet de Florence Antomarchi (France3 Corse), qui a accompagné Crim’HALT pendant 3 jours

Pendant ses 6 jours de formation (cf. Carte postale électronique 1er jour), les membres de Crim’HALT ont perçu l’essence même de cette loi : la transformation du territoire :

Avant la loi : 

« Avant c’était un désastre. C’était un vivier de la Camorra ici. Il se passait un peu de tout… » Umberto de Biase habitant de Casal di Principe face aux caméras de France 3

Après la loi :

Des activités économiques durables, de l’insertion sociale de personnes en difficulté (handicapées, d’anciens détenus ou toxicomanes), des ouvertures d’écoles et la mise à disposition de locaux pour des projets associatifs. Grâce à cette loi :  le citoyen est au cœur du combat contre la mafia.

« On se reconnaît entre gens qui luttent, on a de la force ensemble » Maria Laura Di Biase, responsable du Comité Don Diana

Pourquoi redistribuer les biens mal-acquis ? …

Confisquer des biens et faire des procès est insuffisant. Comme l’explique Simmaco Perrillo président de la coopérative « Al di là dei sogni », le vrai problème pour les criminels est de voir « leurs » terres utilisées par d’autres. Pour les mafieux : voir d’autres personnes sur « leurs » terres revient à briser le lien qui les unis à ce territoire. « Et c’est sur, si tu as des gens qui sont là où tu crois être encore chez toi, tu n’es plus un boss, tu es juste une personne normale! »

Le combat contre la grande criminalité ne se réduit pas à l’action des forces de l’ordre. Il faut aussi agir sur les consciences et attitudes des population. car « même quand les mafieux ne sont plus là, la mentalité attachée à la mafia est toujours là ; celle qui pousse à demander pour qui voter, à obéir à la loi du silence, à voir l’Etat comme l’ennemi… Avec cette loi et même si cela sera long, nous avons espoir d’éradiquer cette mentalité mafieuse« . Maire de Castel Volturno dans le sujet France3.

Ce qu’on dit les participants français de leur formation :

… pour, en FRANCE, mettre le citoyen au coeur du dispositif anti-grande criminalité

Comme évoqué dans Agrasc le sujet de France3, la réutilisation sociale des biens confisqués en France a encore du chemin devant elle. Or, on ne le répétera jamais assez : il n’y a pas de lutte contre la grande criminalité sans contribution et mise à contribution des populations. En effet, les policiers et les magistrats ne peuvent pas tout faire. Il faut s’en remettre à la société civile qui doit exprimer sa volonté de voir naître une société meilleure. En France, malgré, pour la seconde fois : une loi d’usage social des biens confisqués, il reste encore beaucoup à faire : s’assurer que la loi soit définitivement votée, interpeller les dirigeants sur la présence mafieuse sur le territoire et la nécessité d’agir, appeler la justice à mettre à la disposition des citoyens ces décisions, réussir à faire de la lutte contre la grande criminalité un sujet important dans l’agenda médiatique pour alerter et impliquer la population, etc.

Pour en savoir plus sur la loi italienne

En Italie, depuis 1996, une fois confisqués, les biens ne sont pas vendus aux enchères mais mis à la disposition des collectivités territoriales puis des secteurs associatif et social (cf. vidéos & article)

Dans les traces de la mise œuvre, en 1982, des délits d’association mafieuse, de confiscation sans condamnation pénale du propriétaire et du Maxi-procès (1986-1987), une nouvelle offensive législative et judiciaire s’est exercée au milieu des années 1990.

Mais c’est à la faveur à la mobilisation des citoyens sous l’égide l’association Libera et de sa pétition d’un million de signatures qu’une loi révolutionnaire a vu le jour. En 2019, plus 12 000 biens confisqués sont libérés de la mafia par l’occupation d’institutions, d’association, de coopératives.

 

Retrouvez le document synthétique du voyage ici :

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Du 22 au 30 août 2026 s’est déroulé le projet L.E.G.A.L. sur les terrains confisqués à la mafia de la coopérative Al Di Là Dei Sogni en Campanie, dans la ville de Sessa Aurunca. L’occasion pour Crim’halt d’y emmener Mohamed Benmeddour, médiateur dans les quartiers nord de Marseille et Yasmina Bel Hadj, chargée de mission prévention de la délinquance (entre autres casquettes toutes liées à la protection de la jeunesse) à la mairie de Marseille, tous deux envoyés sur les conseils de l’association Conscience, fondée par le désormais élu marseillais Amine Kessaci.

Le groupe du projet L.E.G.A.L. lors du premier soir à la coopérative. Autour d’un bon plat de pâtes, évidemment!
Crédit photo : Al Di Là Dei Sogni

L.E.G.A.L. c’est quoi?

L.E.G.A.L. pour Learning, Education & Good-practices for Active Legality – Apprentissage, éducation et bonnes pratiques pour une légalité active. Cette nouvelle formation Erasmus+ est destinée aux travailleurs en lien avec la jeunesse. La formation a réuni 20 personnes : dix-huit travailleurs de jeunesse et deux formateurs. Les participants étaient envoyés par six organisations partenaires, à raison de trois travailleurs de jeunesse par pays : Italie, France, Roumanie, Bulgarie, Serbie et Lituanie.

OBJECTIFS :

– Renforcer les compétences des travailleurs de jeunesse dans l’utilisation de l’éducation non formelle pour promouvoir la légalité, la citoyenneté active et la justice sociale.
– Fournir des outils pratiques pour travailler auprès de jeunes vulnérables et prévenir l’influence de la criminalité.
– Échanger des bonnes pratiques européennes en matière d’action sociale antimafia, – d’engagement communautaire et de réutilisation des biens confisqués.

Concernant notre participation à ce séjour sur la coopérative, en répondant à ce type d’appels à projet européens qui s’inscrivent dans le programme Erasmus +, le rôle de Crim’Halt est ici de faire la connexion entre la ville de Marseille et un des nombreux acteurs engagés en Italie dans la lutte anti mafia. Pour donner des idées à nos responsables locaux, et plus largement sensibiliser les citoyens dans le rôle qu’ils peuvent jouer pour faire reculer la violence causée par le crime organisé en France.

Le groupe du projet L.E.G.A.L. en atelier.
Crédit photo: Jolan Zaparty
Aux côtés de Gaetano, ex-camorriste incarcéré à de multiples reprises depuis ses 16 ans, condamné pour trafic de drogue international et devenu, au travers une fin de peine aménagée au sein de la coopérative, désormais l’un des piliers de Al Di Là Dei Sogni.
Crédit photo : Al Di La Dei Sogni
Durant une semaine, le groupe du projet L.E.G.A.L. a participé activement à la vie de la coopérative, travaillant notamment sur ses 17 hectares de terrains agricoles confisqués à la mafia.
Crédit photo : Jolan ZAPARTY

Un point sur la loi d’usage social des biens confisqués

Il faut aujourd’hui faire le point sur la loi d’usage social des biens confisqués en France : la loi d’avril 2024 permet désormais aux collectivités territoriales et aux associations de se voir attribuer des biens immobiliers saisis pour y mener des projets d’intérêt général ou de logement social. L’élargissement légal permet aux mairies et structures locales de solliciter l’AGRASC (Agence de gestion et de recouvrement des avoirs saisis et confisqués) pour réemployer ces actifs. Finalités sociales : transformation des biens en logements d’urgence, structures d’insertion ou centres pour l’économie sociale et solidaire.

La loi a donc étendu le pouvoir des collectivités qui peuvent désormais préempter ces biens. Mais le mécanisme est encore trop peu connu de leurs services, et trop peu utilisé. A Marseille, l’exemple de la maison d’un trafiquant de cocaïne confisquée aux Aygalades, dans le 14e arrondissement, et transformée en centre d’hébergement d’urgence en 2023 est désormais assez connu. Mais à quand de nouveaux projets? Rien que sur la ville de Marseille, Crim’HALT a déjà eu vent d’au moins trois biens confisqués par l’AGRASC qui pourraient être reaffectés socialement, y compris dans les beaux quartiers comme cet immeuble de haut standing situé sur la Corniche, confisqué à des escrocs de la taxe carbone européenne, mis en vente aux enchères pour 4,7 millions d’euros en septembre 2025, mais qui n’a pas trouvé preneur et reste donc aujourd’hui vide et inoccupé.

Vue aérienne du Carlton Palace sur la Corniche.
Crédit photo : Agorastore

En Campanie, dans le sud de l’Italie mais plus largement partout dans la botte, on compte déjà près d’un millier d’exemples de réussite de ces transformations d’un lieu anciennement criminel en un espace au service de la collectivité. A la coopérative Al Di Là Dei Sogni, Simmaco, à l’origine du projet, rappelle ce que dit le droit :

“La loi italienne parle d’une réutilisation à des fins sociales ou productives. Dans le social, on peut tout imaginer : un foyer d’accueil pour mineurs en danger, un centre culturel, une résidence médicalisée pour personnes âgées, un centre d’urgence pour des personnes toxicodépendantes, un lieu dédié à des communautés éducatives, pour les personnes souffrant de handicap mental… Tout est possible. Pour les activités productives, c’est la même chose. Si l’on veut imaginer un atelier de fabrication de tables ou de chaussures, c’est possible. La seule condition est que 30% des personnes travaillant dans la nouvelle structure soient reconnues – par les services de santé ou les services sociaux – comme étant des personnes défavorisées.”

Depuis que notre association participe à des séjours Erasmus + sur cette thématique, Crim’Halt en a fait la promotion auprès d’acteurs de l’économie sociale et solidaire, de journalistes, de magistrats… Sans oublier bien sûr les familles de victimes que nous avons emmené sur ces programmes de formation.

A Sessa Aurunca, la coopérative sociale qui nous a hébergé cette semaine est un modèle de partenariat réussi pour aider des publics vulnérables et faire reculer l’emprise criminelle sur un territoire. Celui-ci fait travailler main dans la main des travailleurs sociaux, d’anciens détenus passés par le parcours de coopérateur de justice, des personnes en situation de handicap, d’anciens toxicomanes, les autorités qui luttent contre le crime organisé en Italie…Sans oublier des acteurs du monde éducatif, la population locale et au delà.

Et la coopérative ne compte pas s’arrêter là. Dernier projet en date : la gestion d’un nouveau bien confisqué récupéré par Al Di Là Dei Sogni au mois d’août 2025. Baptisé Al Di Là Del Mare, il s’agit d’une villa cossue située en bord de mer, saisie puis confisquée à un homme d’affaires local véreux qui faisait du business avec la Camorra. L’équipe de la coopérative réfléchit encore à ce qu’elle pourra faire sur place, un restaurant solidaire, un studio de musique pourquoi pas… Une radio associative, pilotée par une ONG, s’est dors et déjà installée au sous-sol de la villa qui compte deux étages et de beaux espaces extérieurs, à 3 minutes à pied de la mer. C’est un peu comme si chez nous, une belle demeure de la Côte d’azur était confisquée à un criminel notoire pour être transformée en centre culturel et social. Ça fait rêver non?

Al Di La Del Mare.
Crédit photo : Jolan Zaparty
Sur la terrasse du nouveau bien confisqué. Simmaco (2ème à g.), fondateur de la coopérative, nous a raconté l’histoire du bien.
Crédit photo : Jolan Zaparty
L’emplacement de la future radio associative.
Crédit photo : Jolan Zaparty

En résumé, pour lutter efficacement contre le crime organisé, il faut aussi des citoyens organisés. Les réseaux criminels se nourrissant des failles de l’État social, s’infiltrant là où l’action des pouvoirs publics se délite, ou les liens entre citoyens d’une même communauté s’affaiblissent. En faisant travailler ensemble une justice indépendante et des élus volontaires, des acteurs de terrain chevronnés et des habitants éclairés, opposons-lui donc une résistance collective.

Lors de notre retour du séjour organisé dans le cadre du projet L.E.G.A.L., la délégation française a pu défendre l’intérêt de tels projets auprès de l’élu Amine Kessaci, déjà fin connaisseur du modèle Italien. Gageons que ces nouveaux retours d’expérience et de terrains lui permettront à lui et à son équipe de monter de nouveaux projets pour faire avancer le modèle de l’usage social des biens confisqués à Marseille.

Retour d’expériences auprès de l’élu marseillais Amine Kessaci.
Crédit photo : Ville de Marseille

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