« mafia » : un mot, plusieurs réalités et du déni?

Crim’HALT choisit aujourd’hui de partager un post sur un blog de Médiapart écrit par Ugo Pandolfi. Le titre de son travail est parlant et reflète une partie des combats menés par l’association « #mafia : Guerre des mots et droits de l’homme en Corse« .

Il est certes bien trop tôt pour appréhender les différentes manières dont la société insulaire et la République elle-même accueilleront les exigences d’une telle mobilisation réclamant d’entrée, comme le demande depuis longtemps en France l’association Crim’HALT, d’inclure dans le code pénal le délit d’association mafieuse ainsi que la saisie des biens mal acquis et leur attribution à des associations reconnues d’utilité publique.

Le mot « mafia » interroge, dérange, offense ou ne doit tout simplement pas être prononcé. Derrière ce terme se cachent en effet plusieurs réalités : des vies détruites, la justice faite par les gangs criminels et celle allant à leur encontre, le besoin de contrôler un territoire par la possession de biens, le pouvoir, l’argent, des initiatives anti-mafia, etc.

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#Mafia : Guerre des mots et droits de l’homme en Corse

De quoi dénis et pruderies sont-ils le signe ? C’est la question polémique que pose le blogueur Ugo Pandolfi. Il s’interroge sur la bataille terminologique engagée en Corse par la Ligue des Droits l’Homme et le journaliste Sampiero Sanguinetti contre l’usage du mot « mafia ».

Mafia, gangs, bandes, cartels, quels que soient les termes pertinents pour les qualifier et les territoires dont ils sont les prédateurs, les criminels organisés n’ont que deux motivations : le pouvoir et l’argent.

Quel que soit leur grade dans la hiérarchie de leur structuration, que celle-ci soit verticale ou plus ou moins fluide, les criminels organisés ne craignent que deux seules choses susceptibles de les mettre à mal: toucher à leurs biens, sans en oublier aucun et rendre justice à toutes leurs victimes, sans en oublier aucune.

Depuis l’automne dernier, en Corse, en France donc, l’émergence de deux collectifs anti-mafia ( MaffiaNO A vita IE et le collectif anti-mafia Massimo Susini) atteste d’une indéniable montée en puissance de volontés et de synergies citoyennes s’engageant à « faire face aux pressions mafieuses », à « éveiller les consciences », à lutter, à faire des propositions concrètes contre « la mafioisation de la société ».

Une dynamique citoyenne

En moins de quatre mois, dans une île de 335 000 habitants, les différentes réunions publiques organisées par ces collectifs ont fait écouter-voir-entendre des centaines de témoignages, une multitude de paroles libérées, de prises de paroles qui deviennent des armes redoutables et massives face à des criminels dont la force repose avant tout sur le silence, l’omertà et la peur.

Six mois après son lancement, en septembre 2019, le seul collectif MaffiaNo A vita Ié peut rendre publique une liste de 3500 citoyens adhérant à sa démarche interpellant autant l’ensemble des élus politiques insulaires que l’Etat, détenteur de tous les pouvoirs régaliens.

Une telle dynamique citoyenne, particulièrement attentive à une «large sensibilisation de la jeunesse », est un signal d’autant plus fort qu’au delà de la solidarité avec toutes les victimes, elle entend par « la recherche d’une plus grande expertise du terrain » n’oublier personne dans la longue liste des professions définies à l’article L561-2 du code monétaire et financier devant fournir  des informations signalant des opérations financières atypiques à TRACFIN, la cellule française anti-blanchiment.

Pour une île d’où n’est remonté, au bilan 2018, qu’une seule déclaration TRACFIN, le signal est loin d’être faible pour les notaires, les banquiers, les experts-comptables, les commissaires aux comptes, les avocats, les agents immobiliers, les huissiers de justice, les administrateurs judiciaires ou encore les mandataires judiciaires, sans oublier les opérateurs de jeux, ni les antiquaires, ni les conseillers en investissements.

Sous la guerre des mots

Il est certes bien trop tôt pour appréhender les différentes manières dont la société insulaire et la République elle-même accueilleront les exigences d’une telle mobilisation réclamant d’entrée, comme le demande depuis longtemps en France l’association Crim’Halt, d’inclure dans le code pénal le délit d’association mafieuse ainsi que la saisie des biens mal acquis et leur attribution à des associations reconnues d’utilité publique.

Par contre, il nous semble utile de s’interroger sur les deux principales premières salves, livrées comme un barrage préventif face aux exigences (démesurées, exagérées, émotionnelles, dangereuses ?) des collectifs anti-mafia insulaires.

Des questionnements s’imposent. Et d’abord parce que ces sortes de contre-feux, l’ouvrage du journaliste Sampiero Sanguinetti d’une part et la tribune signée par quinze membres de la section corse de la Ligue des Droits de l’Homme publiée le 17 novembre 2019 d’autre part, sont d’une terrible subtilité.

Ensemble, ces deux textes livrent en effet une guerre des mots qui se camoufle sous de légitimes inquiétudes et de compréhensives interrogations sur l’avenir de nos libertés publiques. Les titres mêmes de ces deux publications sont à cet égard révélateurs de la diversion recherchée: « Corse: de quoi la mafia est-elle le nom ? » interroge Sampiero Sanguinetti, «Criminalité : Les mots que nous utilisons auront des conséquences demain » alerte, comme une menace, la section corse de La Ligue des Droits de l’Homme.

Évitant l’impraticable chemin de la dénégation et prenant au contraire grands soins de ne rien dénier des constats accablants portés par les collectifs anti-mafia émergents, la bataille se veut terminologique et c’est une voix experte qui entend la maintenir dans le droit chemin afin d’éviter l’accident, le dérapage des mots.

La référence à la mafia fait débat – souligne la tribune de la Ligue des Droits de l’Homme. Chacun essaie de comprendre et de nommer ces violences criminelles. Pour ne pas abdiquer de notre liberté, nous connaissons les limites à ne pas franchir.

(…) 

La criminalité nous inquiète tous. Qu’on la nomme mafia ou bandes violentes rivalisant entre elles, elle est tout aussi dangereuse. Dans nos mobilisations contre les violences criminelles et lorsque nous interpellons l’Etat, nous affirmons l’exigence de liberté. Il nous faut donc accorder le plus grand soin aux mots que nous utilisons. Ils disent aussi la société que nous léguerons aux générations futures. La LDH est particulièrement attentive à l’usage du mot « mafia ».

La manifestation de réserve, de pudeur, de prudence est ici patente et ressemble fort à cette pruderie que Balzac avait remarquée dans les Illusions perdues chez un magistrat de tribunal de commerce. Quoique l’on pense d’une telle retenue, son message est clair : n’utilisez pas le mot « mafia » !

La tribune de la section de Corse de la Ligue des Droits de l’Homme comme les 125 pages de l’ouvrage du journaliste Sampiero Sanguinetti ne disent pas autre chose. Et leurs paroles sont expertes. Ils sont les exégètes insulaires du concept de « mafia », inquiets avant tout des modifications de la loi qui seraient susceptibles d’exagérer « l’utilisation des moyens exorbitants du droit commun » (Sanguinetti). Sous la pruderie terminologique, il s’agit d’arracher un mot, « mafia », au vocabulaire de ces gens libérant leurs paroles non expertes. Mafia, « ce clou d’une terminologie nouvelle (planté) dans le cuir de l’ignorance » juge Sampiero Sanguinetti. Là encore, et sans pruderie cette fois, le message est clair: enlevez le mot « mafia »  de vos bouches !

Si l’exigence incessante portée aux concepts est un effort  incontournable qu’il convient de saluer, il n’est pas sûr que les postures adoptées par le journaliste Sampiero Sanguinetti et/ou la LDH pour  savoir si la qualification de mafia est réellement pertinente, soit vraiment en phase avec les exigences de toutes celles et  tous ceux qui depuis de longues et douloureuses années demandent l’état de droit contre les violences et le crime organisé.

Ces positionnements signent, à mon sens, une contre-parole, un contre-feux, dont la double finalité consiste tout simplement à rendre le concept de mafia le plus « nébuleux » possible et à faire barrage à l’instauration d’un délit d’association mafieuse jugé « éminemment dangereux ».

Pour le dire sans pruderie

Je suis pour ma part persuadé que toutes les voix qui se font entendre dans l’île,  de celles des 6000 femmes, en 1995, manifestant pour la vie à celles d’aujourd’hui refusant la loi des criminels, ne sont pas des voix ignorantes « obscurcies » par l’émotion.

Les postures expertes qui les regardent de haut et les jugent peut être inopportunes, voire dangereuses,  prennent le risque de ne pas bien  les entendre et de ne rien comprendre à ce qui se passe dans notre société.

Je le dis ici sans pruderie une version française de l’article 416 bis du code pénal italien, définissant avec précision ce qu’est un délit mafieux et le distinguant de la criminalité « simple », serait une excellente avancée. Elle donnerait aux magistrats  la rapidité de lier un individu à un autre à l’intérieur de ce qui est bien défini comme une « organisation », ou une « association ».

Et tant pis pour les experts de Corse ou d’ailleurs qui préfèrent sans doute le double inconvénient de l’incontournable « réquisitoire supplétif » obligeant les juges d’instruction à demander une autorisation au Procureur de lier une affaire À à une affaire B. Un état actuel du droit français qui a un gros avantage pour les criminels organisés : ralentir la rapidité des enquêtes et, sur des dossiers « sensibles », le Procureur peut refuser au juge de lier les affaires.

Retrouvez l’article sur le site de Mediapart, ici

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