A l’occasion de la journée mondiale des droits de la femme 2019 : portrait d’une femme contre la mafia

TERESA PRINCIPATO, UNE JUGE CONTRE LA MAFIA

La justice italienne a longtemps considéré que la mafia était une affaire d’hommes.

Mais l’histoire récente nous a appris que ces « femmes d’honneur » ne se contentaient plus de jouer le rôle d’épouses dévouées, mais pouvaient également être des chefs au sein de la cosca – association mafieuse -, de Cosa Nostra sicilienne et de la Camorra napolitaine.

Selon la magistrate Teresa Principato, spécialiste de la lutte anti-mafia, « si les femmes se mettaient à parler, la mafia serait vaincue du jour au lendemain ». Actrices de l’ombre, ou sur le devant de la scène, elles en savent bien plus qu’elles ne veulent l’admettre. Elles sont le coeur de la mafia.

Parmi les grandes figures féminines de ces puissances de l’ombre, qu’elle a pu rencontrer dans sa carrière de juge, Teresa Principato précise qu’il y a des « femmes qui se contentent de jouir des bénéfices tirés d’activités illicites, d’autres qui servent de prête-noms, en tant que propriétaires de sociétés ou d’entreprises utilisées le plus souvent pour écouler de l’argent sale, d’autres qui exercent des activités criminelles en leurs noms ou dirigent la famille mafieuse suite à l’arrestation ou à la fuite des hommes ».

LES « CAPESSES » 

Madones ou marraines, les « femmes d’honneur » existent bel est bien. De quoi tordre le cou aux clichés de la veuve éplorée et de l’amante soumise. Selon la journaliste Marcelle Padovani, « les femmes d’honneur » sont « l’autre moitié de la mafia ».

La plus jeune d’entre elles c’est Pupetta Maresca, surnommée « Madame Camorra », qui âgée de 16 ans, et enceinte de 8 mois, a abattu à bout portant de 15 coups de feu, l’assassin de son mari, qui était attablé à un bar de Naples… Elle succédera à son mari à la tête du clan, et y jouera un rôle très actif.

La première de ces « capesses » inspirera nombre de « femmes d’honneur » qui vont suivre son chemin. Mais le symbole du « Parrain » en jupon, c’est bien Giusy Vitale, la « Lady mafia ».

https://www.lidentitadiclio.com/la-mafia-e-le-donne-donore-uno-sguardo-al-presente-parte-terza/giusy-vitale/#.XIIexlNKjOQ
Guisy Vitale, la première femme à la tête d’un clan de la Cosa Nostra pourtant décrite comme une organisation « mono-sexuelle ».

Quand en 1998, la jeune femme est arrêtée, Teresa Principato et ses collègues magistrats n’en croient pas leurs yeux. Pour la première fois de l’histoire judiciaire, ils sont confrontés à une régente qui a un véritable pouvoir sur l’organisation de « Cosa Nostra ». Depuis quatre ans, elle commandait le clan des Vitale à Partinico, une ville de Sicile. Sa « famille » n’a pas hésité à la désigner, quand son mari et ses frères se sont retrouvés derrière les barreaux. Son rôle est emblématique dans l’affirmation du pouvoir féminin dans les organisations criminelles.

Giusy a fait la démonstration que les femmes aussi sont capables d’assumer la responsabilité et de commanditer meurtres, fusillades, enlèvements et autres hold-up. Elle s’offrira la même vie que n’importe quel Parrain, jonglant entre sa famille et plusieurs amants. Lors de son arrestation, elle sera la première femme à être condamnée selon l’article 416 du Code Pénal italien qui « a permis de dépasser de nombreuses difficultés sur le plan de la conduite des procès contre les mafias » (cf. Pouvoirs et mafias italiennes)

Giusy changera d’attitude pendant sa détention, notamment le jour où son jeune fils, venu lui rendre visite, lui demandera ce que veut dire « association mafieuse ». Cela déclenchera en elle une prise de conscience qui la portera à devenir un « collaborateur de justice », accusant son mari et ses frères avec la même fureur qu’elle avait mise à défendre leurs intérêts quand elle était libre. C’est ainsi que la première femme boss devient la plus célèbre « repentie » de Cosa Nostra (cf. Journée des droits de la femme : la force de « coopérer » avec la justice )

LES REPENTIES 

Quand les femmes « balancent », ce n’est jamais sans conséquence. Comme l’explique la sociologue Liliana Medeo, « La femme d’honneur accepte tout, pardonne tout, sauf la perte de ses proches les plus chers. C’est dans ces circonstances qu’elle est poussée à changer de camp. Elle risquera volontiers sa vie pour les venger ». (A voir : Mafia, la trahison des femmes : https://www.dailymotion.com/video/x1d2o7a

Rita Atria, fille d’un boss de Trapani, devient le symbole de ces repenties même si elle n’a jamais été elle-même mafieuse. Si l’adjectif de « repentie » peut lui être attribué, c’est uniquement pour l’esprit de vengeance qu’elle avait lors de sa première déposition. Cette volonté de vengeance qui est une des caractéristiques des personnes appartenant à la mafia, va s’atténuer puis disparaitre grâce au juge Borsellino qui suit son histoire. De repentie, Rita Atria devient alors témoin de justice.

C’est donc après avoir vu son père, puis son frère mourir sous les balles de la Cosa Nostra qu’elle décide de rompre la loi du silence – l’Omertà – et qu’elle va trouver le juge Paolo Borsellino avec le carnet où elle a consigné dans les moindres détails les faits d’armes de plusieurs « hommes d’honneur ». Une semaine après le décès du juge Borsellino, elle se donne la mort, alors qu’elle n’est âgée que seulement de dix-huit ans, consciente que son rêve de liberté et de justice ne se réalisera jamais.

Sur son carnet, Rita Atria consigna ces derniers mots : « Avant de combattre la mafia, il faut faire son propre examen de conscience et puis, après avoir battu la mafia qui est en nous, on peut combattre la mafia qui est autour de nous. La mafia, c’est nous et la manière erronée de nous conduire. Borsellino, tu es mort pour ce en quoi tu croyais, mais moi je meurs sans toi ». Comme l’indique Teresa Principato, sa trahison ne lui sera jamais pardonnée, même par la mort. Sa mère, absente aux funérailles, ira profaner sa tombe à coups de marteau – et sera condamnée pour cet acte.

Plus récemment, durant l’été 2018, Debora Cerreoni, compagne et mère de 3 enfants de l’un des boss des Casamonica, a fait imploser l’unité du clan en livrant à la justice les faits criminels, mais aussi l’organigramme de l’organisation et les clés de son fonctionnement, jusque là quasi secret.

Epouses dévouées, chefs de clan, ou « repenties », la mafia décidera du reste leurs vies…

Quelques pistes de lecture 

  1. AA.VV., Femmes et mafias. Le rôle des femmes dans les organisations criminelles internationales, Université de Palerme, Palerme, 2003.
  2. AA.VV., De la mère à la mafia, région de la Toscane; Centre Erica d’études et de recherche sur les femmes, municipalité de San Giminiano, Florence, Conseil régional de Toscane, 1997.
  3. Bartolotta Impastato F., La mafia chez moi, La Luna, Palerme, 1986.
  4. Dino A., Meli A., Silence et paroles de l’univers de Cosa Nostra, Sigma Edizioni, Palermo 1997.
  5. Fiume G., Il y a des femmes dans la mafia?, Dans « Meridiana », 1990, n. 7-8.
  6. Ingrascì O., Les femmes du clan Serraino-Di Giovine, dans « Omicron / 19 », III, 1999, n. 7. Ingrascì O., Côme: le clan Mazzaferro, dans « Omicron / 35 », V, 2001, n. 10/11.
  7. Ingrascì O., Opération Gemini et les collaborateurs de la justice, dans « Omicron / 38 », VI, 2002, n. 3.
  8. Ingrascì O., Femmes mafieuses: entre crime féminin et collaboration avec la justice, in De Natale, M. (édité par), Pédagogie et justice, Isu, Université catholique de Milan, 2006.
  9. Kahn M., Véron A., Des femmes dans la mafia. Madones ou marraines?, Ed. Nouveau Monde, 2015.
  10. Lanza A., Femmes contre la mafia, Datanews, Rome, 1994.
  11. Longrigg C., L’autre moitié de la mafia, Ponte alle Grazie, Florence, 1997.
  12. Madeo L. Femmes Mafia. Victimes, complices, protagonistes, Mondadori, Milan, 1994.
  13. Pino M., Les dames de la drogue, La Luna, Palerme, 1988.
  14. Principato T., Dino A., donna de la mafia. Les vestales du sacré et de l’honneur, Flaccovio, Palermo, 1997.
  15. Puglisi A., Soleil contre la mafia, La Luna, Palerme, 1990.
  16. Puglisi A., Femmes, mafia et antimafia, Centre de documentation sicilien Giuseppe Impastato, Appunti 7-8, 1998.
  17. Puglisi A., Cascio A. (édité par), Con e contro. Les femmes dans l’organisation mafieuse et dans la lutte contre la mafia, Centre de documentation sicilien Giuseppe Impastato, Palerme, 1987.
  18. Rizza S., Rita Atria, une fille contre la mafia, La Luna, Palerme, 1993.
  19. Rizzoli F., La mafia de A à Z, Tim Buctu éditions, 2015
  20. Siebert R., La mafia, la mort de la mémoire, Rubbettino, Soveria Mannelli, 1995.
  21. Siebert R., Les femmes, la mafia, Milan, Il Saggiatore, 1994.

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